Le Sénat
Crédit : Wlad Simitch Capa Pictures

Fin de vie : en commission le Sénat supprime le droit à l’aide à mourir, remplacé par un « dispositif d’assistance médicale à mourir » plus restrictif

Alors que le texte sur la fin de vie revient au Sénat le 11 mai en seconde lecture, la majorité de droite et du centre a déjà largement commencé à détricoter le dispositif sur l’aide à mourir lors de l’examen en commission, ce mercredi 29 avril. Dans cette nouvelle version, la prescription et l’administration d’une substance létale ne sera plus possible que quelques jours, voire « quelques heures » avant la mort, ce qui devrait limiter fortement son application.
Romain David

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Le Sénat a supprimé en commission le droit à l’aide à mourir, au cœur de la proposition de loi sur la fin de vie, pour lui substituer un simple « dispositif d’assistance médicale à mourir ». Dans cette nouvelle version du texte, la prescription d’une substance létale reste possible, mais dans des conditions bien plus restrictives que celles définies par les députés. Elle ne pourra plus concerner que les patients en fin de vie dont le pronostic vital est engagé « à court terme », selon un cadre déjà défini par la loi Claeys-Leonetti, actuellement en vigueur, et qui permet la sédation profonde et continue jusqu’au décès.

Ce mercredi 29 avril, les membres de la commission des affaires sociales se penchaient pour la deuxième fois sur ce texte, en vue de son examen en seconde lecture dans l’hémicycle du Sénat les 11, 12 et 13 mai prochains. Ils examinaient également la proposition de loi qui renforce l’accès aux soins palliatifs, un texte beaucoup plus consensuel, soutenu par une très large majorité d’élus.

« Sur la fin de vie, nous avons voulu avoir les critères d’accès les plus stricts possibles. Notre texte n’est pas fait pour ceux qui veulent mourir, mais pour ceux qui vont mourir dans les jours, dans les heures qui viennent », martèle la LR Christine Bonfanti-Dossat, l’une des deux co-rapporteurs du texte. Cette version a été adoptée par la commission en fin de matinée, à quelques voix près seulement. « Ce texte n’est pas la panacée, j’ai bien conscience qu’il est loin d’être parfait, mais au moins le Sénat dispose d’une version sur laquelle travailler dans la mesure où le texte proposé par l’Assemblée nationale ne nous convenait pas du tout », explique la sénatrice.

Certains élus de gauche, à l’image du sénateur Place publique Bernard Jomier, misaient sur un rejet en commission, ce qui aurait permis aux élus de travailler directement en séance sur la version proposée par l’Assemblée nationale.

Des critères d’éligibilité plus resserrés

Le 25 février, les députés ont adopté en seconde lecture la proposition de loi « relative à la fin de vie » du député Olivier Falorni. Dans la version transmise au Sénat, l’autoadministration du produit donnant la mort reste la règle, et l’administration par un soignant est l’exception, si le patient n’est « physiquement pas en mesure de le faire ». Cet équilibre a été conservé par les sénateurs.

Les députés avaient également fixé cinq conditions d’accès au droit à l’aide à mourir :

  • avoir 18 ans ;
  • être français ou résident en France ;
  • être atteint d’une « affection grave et incurable » qui « engage le pronostic vital » en phase avancée ou terminale ;
  • être « apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée » ;
  • « présenter une souffrance liée à cette affection », telle qu’elle doit être « réfractaire aux traitements » ou « insupportable » à endurer si le patient a choisi de ne pas recevoir ou d’arrêter ses traitements.

La commission sénatoriale a profondément remanié certains de ces critères d’accès. Les rapporteurs ont ainsi substitué la notion de pronostic vital engagé « en phase avancée ou terminale » — jugée trop floue et source d’éventuelles dérives — par celle de « pronostic vital engagé à court terme ». Ce changement sémantique réduit potentiellement l’accès à la procédure à une échéance de quelques jours seulement avant le décès. « Et quand on parle de quelques jours, c’est juste assez pour faire un pluriel », souligne Christine Bonfanti-Dossat.

Les élus ont également fait sauter le critère de nationalité introduit à l’Assemblée nationale.

Vers un nouveau rejet ?

« Le texte élaboré par la commission des affaires sociale n’a plus qu’une valeur symbolique. La droite a laissé passer le principe d’une aide à mourir, mais elle l’a tellement restreinte que dans les faits son application sera réduite à peau de chagrin », soupire la sénatrice écologiste Anne Souyris. Désormais, les oppositions de gauche s’apprêtent à batailler en séance pour rétablir la version de l’Assemblée nationale, « mais aussi combler certains angles morts », précise l’élue. « La proposition de loi, par exemple, ne dit rien sur les directives anticipées. »

Ce texte sur la fin de vie est source de nombreuses crispations et tensions au Sénat. En première lecture, le 28 janvier dernier, la Haute assemblée a rejeté la proposition de loi. À l’issue d’un examen particulièrement houleux, le texte s’était vu complètement vidé de sa substance, réduit à un simple droit opposable au soulagement de la douleur. Cette situation a fini par pousser les partisans de l’aide à mourir à voter contre la proposition de loi, fustigeant une « rédaction incohérente et inapplicable ».

La majorité sénatoriale de droite et du centre apparaît fortement divisée sur ce sujet, entre les opposants farouches à l’aide à mourir, emmenés notamment par Bruno Retailleau, le président des Républicains, et ceux qui appellent à encadrer plus fermement le dispositif, du moins pour ne pas laisser les députés légiférer seuls sur ce sujet, dans la mesure où la procédure législative laissera, quoi qu’il arrive, le dernier mot à l’Assemblée nationale. Ce dilemme a également gagné les deux rapporteurs LR du texte, puisque fin janvier la sénatrice Christine Bonfanti-Dossat avait voté pour, quand son collègue Alain Milon s’était prononcé contre. Au total, soixante membres de la majorité sénatoriale, LR et centristes, s’étaient abstenus.

Depuis, le président du Sénat Gérard Larcher a fait savoir qu’il tenait à ce que la Haute Assemblée soit en mesure de voter sa propre version du texte. « La droite sénatoriale continue d’avancer sur une ligne de crête, et à ce stade, je ne vois pas comment ils vont s’en sortir différemment de ce qu’il s’est passé en première lecture », commente Anne Souyris. « À l’approche de la présidentielle, la droite est dans une situation de posture politique. Le texte élaboré en commission soulève toujours de nombreuses abstentions chez leurs alliés centristes. Pour moi, il est clair que les mêmes causes produiront les mêmes effets en séance », analyse la sénatrice, qui anticipe ainsi un nouveau rejet.

Un parcours législatif chaotique

Présentée comme la grande réforme sociétale du second quinquennat d’Emmanuel Macron, l’ouverture d’une aide à mourir a été percutée à plusieurs reprises par la crise politique : d’abord la dissolution, puis la chute du gouvernement Bayrou à l’automne dernier. Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, a redit sa détermination à voir un texte aboutir avant la pause estivale. Mais le parcours législatif est encore long. Après la deuxième lecture du Sénat, le gouvernement pourra faire le choix de convoquer une commission mixte paritaire, pour permettre aux deux chambres du Parlement de s’accorder sur une même version du texte. Faute d’accord, le gouvernement pourra demander une nouvelle lecture à l’Assemblée nationale et au Sénat, laissant cette fois le dernier mot aux députés.

Partager cet article

Dans la même thématique

Fin de vie : en commission le Sénat supprime le droit à l’aide à mourir, remplacé par un « dispositif d’assistance médicale à mourir » plus restrictif
6min

Parlementaire

Périscolaire : l’ancien ministre de l’Éducation, Vincent Peillon appelle à « retisser la confiance » sans désigner de boucs émissaires

Devant la commission d'enquête du Sénat sur les violences dans le périscolaire, Vincent Peillon a défendu sa réforme des rythmes scolaires de 2013, tout en reconnaissant ses limites. Pour l'ancien ministre de l'Éducation nationale, le vrai problème reste ailleurs : le manque de reconnaissance, la précarité et l'insuffisante formation des animateurs chargés des enfants hors temps scolaire.

Le

Comme un compte à rebours qui se rapproche de la fin, la fenêtre de tir se réduit. En renonçant à convoquer une session extraordinaire à l’Assemblée nationale le 21 septembre, le gouvernement a ajourné la suite de l’examen du projet sur les polices municipales. Cette réforme, très attendue par les maires, fait donc les frais d’un nouveau contretemps.  Fruit d’une longue concertation, qui s’est tenue notamment dans le cadre du « Beauvau des polices municipales » en 2024 et 2025, le projet de loi a été présenté en Conseil des ministres en octobre dernier. Nourri par les travaux d’une mission d’information, le passage au Sénat a été une formalité. Massivement adopté au palais du Luxembourg en février, le texte a ensuite été transmis aux députés. La commission des lois a achevé son examen fin avril. Et depuis, plus rien. Le projet de loi, qui prévoit des missions élargies – en particulier de compétence judiciaire – pour les polices municipales, mais aussi tout un axe sur la formation et la déontologie, est allé depuis de report en report. Un texte qui devait initialement aboutir avant les municipales Au tout début de l’année, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez espérait encore une adoption rapide de ce texte consensuel « peut-être même avant les élections municipales », de mars. L’histoire a eu raison du pronostic de l’ancien préfet. Le gouvernement a ensuite donné rendez-vous en juin pour l’examen. Nouvelle complication. Peu avant la coupure du cœur de l’été, fin juillet, le ministre des Relations avec le Parlement Laurent Panifous confiait au journal Ouest France que le projet de loi sur les polices municipales serait le premier texte pour la session extraordinaire de septembre. Encore raté. À l’approche de la reprise de la session ordinaire, le 1er octobre, l’impatience se fait ressentir chez les élus locaux et les parlementaires. L’inquiétude aussi. La plus grande partie du calendrier parlementaire d’ici la fin de l’année va être occupée les traditionnels débats budgétaires, et campagne présidentielle oblige, les travaux en hémicycle seront interrompus à la fin du mois de février. Ce mercredi 9 septembre, une dizaine d’association d’élus dénonce dans un communiqué commun « l’énième report de l’examen du projet de loi ». Les maires et présidents d’intercommunalités demandent à l’État de « clarifier, dès à présent et concrètement, ses intentions afin de garantir au plus vite l’inscription de ce projet de loi à l’ordre du jour ». « Je suis très en colère contre le gouvernement » « Je suis très en colère contre le gouvernement. On a effectué notre travail, consolidé le texte de manière transpartisane, en acceptant des amendements de tout le monde. Et aujourd’hui, on a un gouvernement qui n’est pas capable de l’inscrire, c’est une honte », réagit la sénatrice (LR) Jacqueline Eustache-Brinio, co-rapporteure du projet de loi. Hors séquence budgétaire qui occupera en séance les députés à partir du 12 octobre, les places dans l’agenda seront chères. Le gouvernement dispose encore de huit semaines à sa main avant le couperet de la fin février. Or beaucoup de textes sont sur la table pour les travaux de cet automne et de cet hiver : la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, qui sera le premier texte inscrit par le gouvernement à la reprise, mais aussi le projet de loi sur le logement ou encore le projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé, tous deux adoptés par le Sénat, ou encore un texte sur les ingérences étrangères annoncé par le Premier ministre. Et c’est sans compter le récent projet de loi de modernisation de la sécurité civile, présenté par le gouvernement. La liste n’est pas exhaustive. « J’ai cru comprendre qu’il serait difficile d’inscrire le texte sur les polices municipales avant le budget. Ils espèrent trouver du temps législatif après le budget, mais les promesses n’engagent que ceux qui croient », s’inquiète Christophe Marion, co-rapporteur (Renaissance) du projet de loi à l’Assemblée nationale. « Le sujet n’est donc peut-être pas de percuter les débats budgétaires avec des chiffons rouges » Joint par Public Sénat, le ministère des Relations avec le Parlement précise que « les arbitrages sont en cours concernant l’inscription des textes pour la session ». Le député du Loir-et-Cher et son collègue co-rapporteur Éric Pauget (LR) annoncent solliciter un rendez-vous à Matignon pour obtenir des assurances sur l’inscription du texte. « Ce qui vient d’arriver à Carcassonne renforce l’idée que le contrôle des polices municipales est nécessaire », insiste-t-il. Hier, le parquet a annoncé la suspension mercredi de quatre policiers municipaux de Carcassonne après la diffusion d’une vidéo les mettant en cause pour des propos racistes. Même volonté de se rappeler aux bons souvenirs de Matignon au Sénat. « Je vais voir avec Gérard Larcher pour que l’on mette la pression sur le gouvernement », prévient Jacqueline Eustache Brinio. Outre les contraintes d’agenda, avec l’empilement de projets de loi, le député Christophe Marion a une autre interprétation de ces retards à répétition. « On a passé des textes régaliens en fin de session parlementaire, je pense à RIPOST. Les socialistes ont voté contre. » Or, les socialistes sur le projet de loi sur les polices municipales ont annoncé en commission leur volonté de « rééquilibrer » le texte. « Le sujet n’est donc peut-être pas de percuter les débats budgétaires avec des chiffons rouges, qui puissent radicaliser des positions ou rendre difficile d’émergence d’un consensus », poursuit le député.  En cas de reprise de débats, il faudrait également compter sur une commission mixte paritaire si le texte est adopté à l’Assemblée nationale. Seule une issue favorable pourrait permettre au texte de pouvoir aboutir dans les temps. « On peut trouver un terrain d’entente », assurent les rapporteurs. « J’attend du gouvernement qu’il aille au bout de la démarche. On a créé de l’espoir avec ce texte, je trouverai ça effrayant de ne pas être à la hauteur des attentes des élus et des policiers », insiste Jacqueline Eustache Brinio. Sans garantie sur ce texte attendu, le traditionnel congrès des maires début novembre pourrait s’ouvrir dans un concert de protestations.
7min

Parlementaire

Parlementaires et élus locaux craignent que le projet de loi sur les polices municipales passe à la trappe

Déjà reporté, le projet de loi sur les polices municipales fait les frais de l’absence de session extraordinaire, rendant incertain son sort dans une session raccourcie par la campagne présidentielle. Les élus locaux et les parlementaires cherchent à faire pression sur l’exécutif. « C’est une honte », réagit la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Le

Fin de vie : en commission le Sénat supprime le droit à l’aide à mourir, remplacé par un « dispositif d’assistance médicale à mourir » plus restrictif
8min

Parlementaire

Violences dans le périscolaire : les maires alertent sur les failles du système et réclament davantage de coordination avec la justice

Face à la multiplication des signalements de violences commises sur des enfants dans le cadre périscolaire, la commission d’enquête du Sénat a auditionné, ce mercredi 9 septembre, plusieurs élus confrontés à de telles affaires dans leurs communes. Ils témoignent d’un système à bout de souffle. Face aux soupçons d’agressions sexuelles sur de très jeunes enfants, ils dénoncent l’isolement institutionnel et le manque de coordination avec la justice.

Le

Fin de vie : en commission le Sénat supprime le droit à l’aide à mourir, remplacé par un « dispositif d’assistance médicale à mourir » plus restrictif
9min

Parlementaire

Violences dans le périscolaire : à la Brigade de protection des mineurs, le défi de recueillir la parole des enfants

Auditionnés par la commission d’enquête du Sénat consacrée aux violences dans le périscolaire, Vincent Kozierow, chef de la Brigade de protection des mineurs (BPM) de Paris, et Denis Collas, directeur adjoint de la police judiciaire chargé des brigades centrales à la préfecture de police de Paris, ont défendu les méthodes de leurs enquêteurs. Ils ont toutefois reconnu les difficultés auxquelles leurs services sont confrontés, notamment face à l’afflux de dossiers, qui peut ralentir l’ensemble de la chaîne judiciaire.

Le