C’est une élection qui, jusqu’ici, résiste au Rassemblement national : les sénatoriales. Le scrutin de la Haute assemblée n’est en général pas synonyme de succès pour le parti d’extrême droite. Mais les élections sénatoriales du dimanche 27 septembre prochain s’annoncent sous de meilleurs auspices. A l’occasion du renouvellement de la moitié des sièges du Sénat, le RN affiche un réel espoir de constituer, pour la première fois de son histoire et celle de la Haute assemblée, un groupe politique.
54 têtes de listes RN et 7 UDR
Pour être à la hauteur de ses ambitions, le RN est très présent dans l’élection. Avec « 61 candidats RN/UDR têtes de liste, à la proportionnelle ou titulaire pour le scrutin majoritaire », dont « 54 RN et 7 UDR » (sur un total de 63 départements renouvelables, ndlr), selon les chiffres donnés à publicsenat.fr par le directeur de campagne du RN pour le scrutin, Ludovic Pajot, le parti revendique d’être quasi « partout, et en Outre-Mer, avec pour la première fois un candidat en Guyane », ainsi qu’un candidat pour les Français de l’étranger.
A la Haute assemblée, il suffit d’être 10 pour créer un groupe. Avec seulement trois sénateurs, Christopher Szczurek (Pas-de-Calais), Joshua Hochart (Nord) et Aymeric Durox (Seine-et-Marne), le RN part de loin. Géant aux pieds d’argile, le RN subit depuis des années son manque d’implantation locale. Une assise indispensable pour espérer faire élire des sénateurs, dans ce scrutin où les grands électeurs sont composés à 95 % par les conseillers municipaux et leurs délégués.
Après plusieurs victoires lors des municipales, le RN compte se rattraper à l’occasion de ce cru des sénatoriales 2026. L’ambition de créer un groupe remonte en réalité à il y a un an. « L’objectif a été donné par le bureau exécutif », confiait un député RN en vue à publicsenat.fr, en septembre dernier.
« Si nos candidats font campagne, c’est qu’ils ont compris que ce n’était pas simple », affirme Sébastien Chenu
Reste à voir si, un an après, l’objectif reste réalisable, alors qu’on connaît depuis vendredi dernier tous les candidats aux sénatoriales. Et si à force de parler de la création du groupe, la surprise était… qu’il n’y en ait pas ? Dit autrement, le RN peut-il louper la création du groupe de peu ? Les responsables du RN interrogés restent pour l’heure assez confiants. Mais une mauvaise surprise ne peut être totalement exclue pour le RN.
« L’objectif global, c’est de multiplier le nombre de sénateurs par deux, par trois, par quatre, que sais-je, et de créer un groupe. C’est un objectif qu’on s’est donné mais qui n’est pas si simple à atteindre » reconnaît le député et vice-président du RN, Sébastien Chenu, « compte tenu du mode d’élection des sénateurs, à la proportionnelle ou au scrutin majoritaire, selon les départements », le second mode de scrutin étant moins favorable que la proportionnelle pour le parti d’extrême droite. De quoi manquer le groupe ? « Tout est possible. Ce n’est pas acquis. Si nos candidats font campagne, c’est qu’ils ont compris que ce n’était pas simple », avance celui qui vient d’être nommé coordinateur des élus pour la campagne présidentielle de Marine Le Pen. « Ce n’est pas fait, rien n’est jamais fait, mais on se bat pour », ajoute encore Sébastien Chenu, qui se rassure cependant : « C’est probablement à notre portée ».
« Multiplier par deux ou par trois notre nombre d’élus, ce serait déjà une belle victoire pour nous »
Chez Ludovic Pajot, jeune directeur de campagne pour les élections sénatoriales au RN (32 ans), on sent une certaine prudence, à moins de deux semaines du scrutin. Il vise toujours le groupe, mais il prévient déjà que rester sous la barre des 10 ne devra pas être vu comme un échec, mais comme une victoire…
« A priori, on espère franchir la barre des 10 sénateurs et constituer un groupe. Mais multiplier par deux ou par trois notre nombre d’élus, ce serait déjà une belle victoire pour nous », estime le directeur de campagne, pour qui « ça démontrera une progression. Ce serait déjà une performance. Il faut se rappeler qu’en 2020, on a eu qu’un seul sénateur ». Et de rappeler qu’« une élection n’est jamais gagnée d’avance ».
Une prudence qui fait sens. Si le RN échoue au pied du podium, ou plutôt manque de peu le groupe, le parti aura intérêt à ne pas faire du résultat un mauvais signal pour la campagne de Marine Le Pen. Il s’agit d’éviter que des sénatoriales décevantes ne polluent la campagne pour l’Elysée. « Ce sont des élections différentes », relève d’ailleurs Ludovid Pajot, « ce qui est important, c’est que notre mouvement progresse au sein du Palais du Luxembourg, pour être représenté au sein des institutions ».
Sièges assurés sur le papier dans les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône
Pour tenter d’y voir clair, il faut regarder de plus près les chances de victoires, par département. Et c’est l’arc méditerranéen qui sera le principal pourvoyeur de sièges. Parmi ce que Sébastien Chenu qualifie de « départements avec de grands espoirs », les plus sérieux viennent des Alpes-Maritimes, grâce à l’allié de l’UDR, le parti d’Eric Ciotti, et sa victoire à Nice qui amène son flot de grands électeurs. Son parti compte les trois premières places de la liste, dont le député européen ex-LR Laurent Castillo et à la troisième place le sénateur sortant Henri Leroy, qui a aussi quitté LR pour l’UDR. De quoi donner « deux sièges » assurés « et peut-être trois », selon le vice-président RN de l’Assemblée.
L’autre grande chance de victoire vient des Bouches-du-Rhône, avec le gain des villes de Tarascon et Rognac et un bon score à Marseille. Face à une droite largement divisée (lire notre article), le RN compte sur « un voire deux sièges possibles ». Le parti est allé chercher une ex-LR, Marie-Pierre Callet, pour miser sur la perméabilité de l’électorat entre droite et RN. Mais le parti est confronté à la candidature du sénateur sortant ex-RN, Stéphane Ravier. « Je ne pense pas qu’il ait la possibilité de faire son siège », tacle Sébastien Chenu. Si le sortant est réélu, il pourrait peut-être quand même siéger comme sénateur apparenté au groupe.
Bonnes chances dans le Var et le Vaucluse
Voilà pour les sièges quasi certains sur le papier. Dans la catégorie des probables sièges, le RN mise sur le Var. « Après les victoires à Six-Fours, La-Seyne-sur-Mer et beaucoup d’élus à Toulon, je pense qu’on a au moins un siège », avance Ludovic Pajot.
Toujours dans le Sud, le RN mise sur le Vaucluse. « La barre est un peu plus haute, mais nous avons beaucoup de communes, avec Orange, Carpentras, Bédarrides », souligne le directeur de campagne.
Gironde, Gard et Hérault, des départements de conquête où le RN « espère de bonnes surprises »
Un cran en dessous en termes de chances, le RN « espère avoir de bonnes surprises » dans le Gard, en Hérault et en Gironde, explique Ludovic Pajot. « On peut nourrir de grand espoir dans le Gard », confirme Sébastien Chenu.
« Dans l’Hérault, où j’étais la semaine dernière, ce sera serré mais jouable, avec notre candidate, la députée Manon Bouquin. « Dans ces départements du sud où la porosité avec les grands électeurs de droite classique est extrêmement importante, on sent que la droite locale a totalement basculé chez nous, comme dans les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône », avance Sébastien Chenu.
Dans ces départements de conquête, où le RN doit espérer aller chercher au-delà de ses grands électeurs, l’un des principaux espoirs est la Gironde avec la députée Edwige Diaz. « Elle est très implantée », assure Ludovic Pajot. Son nom est même évoqué pour prendre la tête du possible groupe. Pour l’emporter là où il ne fait théoriquement pas de siège, le parti mise sur un vote caché des élus locaux en faveur du RN, comme dans les autres élections. « On l’a vu en 2023, en Seine-et-Marne, avec la victoire d’Aymeric Durox », rappelle le directeur de campagne, qui souligne qu’« on a beaucoup de sympathisants qui ont intégré les petites communes, lors des municipales ». Dans cette stratégie, le parti a présenté beaucoup de députés, qui jouissent maintenant de leur notoriété.
Le parti aura un œil sur la Sarthe, avec Marie-Caroline Le Pen, et l’Aisne
Si les chances de victoires sont plus faibles, le parti aura aussi un œil sur la Sarthe, où le RN a gagné La Flèche et présente Marie-Caroline Le Pen. La soeur de Marine Le Pen y fait « une bonne campagne », glisse un sénateur d’un département voisin.
Le RN regardera aussi le département de l’Aisne, « où une bonne surprise n’est pas à exclure », avec la candidature de Paul-Henry Hansen-Catta, ancien président de la fédération départementale des chasseurs et ancien journaliste. « Il est très connu dans l’Aisne, il peut profiter de son équation personnelle », selon Sébastien Chenu. La Somme et la Seine-Maritime sont enfin évoqués, mais les chances semblent faibles.
« Coup à jouer » dans le Tarn
Reste « deux inconnues », selon les mots d’un élu RN, avec le Tarn et le Tarn-et-Garonne, où l’UDR présente Bernard Carayon, le père de Guilhem Carayon, qui « a un coup à jouer », et l’ex-députée UDR, Brigitte Barèges, dans le second département.
Au final, Sébastien Chenu fait ses comptes : pour le groupe, « il en faut sept » de plus. En comptant deux sièges dans les Alpes-Maritimes, un dans les Bouches-du-Rhône et un siège en Gironde, Var, Vaucluse et Gard, le compte est bon. « Ce n’est pas déraisonnable », estime le vice-président du RN.
« Quand on dit qu’on peut être à 10 ou 11, on peut aussi être à 8 ou 9 sièges, la prévision n’est pas une science exacte », souligne Roger Karoutchi
Du côté des LR, qui pourraient être la principale victime des avancées du RN, on fait aussi ses petits calculs. Ils vont dans le même sens, mais pour le sénateur LR Roger Karoutchi, qui suit de près les sénatoriales, avoir un groupe « n’est pas fait » pour le RN. « On n’est pas Madame Soleil ni la pythie de Delphes, mais il pourrait y avoir un gain de 7 à 9 sièges pour le RN. La vision, c’est plutôt la possibilité que le RN ait un groupe de 10 ou 11 sièges. Mais quand on dit qu’on peut être à 10 ou 11, on peut aussi être à 8 ou 9 sièges. La prévision n’est pas une science exacte », met en garde l’expérimenté Roger Karoutchi.
Celui qui est aussi président de la CNI (commission nationale d’investiture) des LR est ainsi – on ne sera pas surpris – moins optimiste quant aux chances du RN. « Avoir un siège en Gironde ou dans le Vaucluse, ça se calcule, mais ce n’est pas certain », selon le sénateur LR des Hauts-de-Seine, qui ajoute :
Plan B
S’il manque un ou deux sénateurs au RN pour constituer un groupe, c’est alors que le plan B entrera en action : aller chercher, pour ne pas dire débaucher, des sénateurs d’autres groupes, chez les LR et pourquoi pas les centristes.
Ludovic Pajot confirme cette éventualité. « Oui bien sûr, il y aura des discussions. La porte n’est pas fermée. Ça se fera après le scrutin », affirme le directeur de campagne, qui ajoute : « On est déjà en contact avec des candidats. Vous verrez le 27 septembre… » lâche-t-il, sans vouloir en dire plus. S’il est impossible d’avoir des noms, on pense notamment à la sénatrice du groupe LR, Sylvie Goy Chavent. De nouveau candidate dans l’Ain, celles dont les idées peuvent se rapprocher de celles du RN n’a pas été investie par les LR. Son frère est par ailleurs député UDR du département et le RN n’a pas présenté de candidate face à elle (mais on compte une liste Reconquête).
« On a des gens proches de nous qu’on activera si on n’arrive pas à avoir le groupe »
L’UDR d’Eric Ciotti, lui-même ancien président des LR, pourrait jouer ce rôle de sas de transition, pour les élus tentés de franchir le Rubicon. « Nos trois sénateurs, avec l’UDR de son côté, ont probablement une liste de sénateurs ou de candidats actuels avec qui il est possible de parler », lâche un parlementaire RN. « On a des gens proches de nous qu’on activera si on n’arrive pas à avoir le groupe », confie même un autre élu RN, qui évoque « 6 sénateurs » proches du RN, même si certains « ne quitteront pas leur groupe par loyauté ».
Roger Karoutchi est bien conscient du risque de déperdition. « S’ils sont huit ou neuf, ils vont essayer de récupérer un ou deux sénateurs rattachés LR ». Mais il n’y croit pas : « Ceux qui étaient disposés à rejoindre l’UDR l’ont fait, comme Henri Leroy. Et les autres n’ont pas bougé. Je ne vois pas pourquoi ils le feraient maintenant ». Mais « si Marine Le Pen devient présidente de la République », Roger Karoutchi n’exclut pas des mouvements dans un second temps, qui permettra au RN de « récupérer » les élus manquants.
Un groupe au Sénat, « ce serait une pierre de plus à porter » pour 2027
Reste que le Rassemblement national pourrait bien créer le groupe sous ses propres couleurs, avec celles de l’UDR. De quoi alors apporter « plus de temps de parole, de niches parlementaires, être représentés dans toutes les commissions », souligne Ludovic Pajot. Au Sénat, on se prépare déjà à cette éventualité. « On pousse les murs », en déplaçant des services, comme nous le racontions.
Et si le RN ne veut pas grossir l’impact des sénatoriales, reste qu’un groupe RN serait un symbole fort, à sept mois de la présidentielle. « Tout ce qui permet de montrer qu’on est en progression dans la maillage territorial, présent dans les institutions, sera utile. Et avoir un groupe au Sénat, ça permet aussi de parler aux autres si demain on devait assumer d’autres responsabilités. Ce serait une pierre de plus à porter » en vue de 2027, reconnaît Sébastien Chenu. Bref, « ça colore, ça permet de donner une note d’ambiance ».
« Happening » au Sénat avec Marine Le Pen ?
En cas de groupe assuré, la venue surprise de Marine Le Pen au Sénat, dimanche soir, est dans les tuyaux. Certains élus RN évoquent même une forme d’« happening »… La seule arrivée d’un groupe RN au Palais du Luxembourg serait déjà une petite révolution.