French Parliamentary Elections, Paris, France – 09 Jul 2024
Credit : Tom Nicholson

Comment Jean-Luc Mélenchon tourne le dos aux médias « traditionnels » pour en faire un argument de campagne

À l'approche de la présidentielle de 2027, Jean-Luc Mélenchon assume ouvertement sa prise de distance avec les médias traditionnels. Invité lundi 5 octobre à HEC, le candidat insoumis a promis de mettre « le moins possible les pieds » sur les chaînes d'information pendant la campagne, préférant s'appuyer sur les réseaux sociaux et les « nouveaux médias ». Une stratégie qui ne signifie pas pour autant qu'il cherche à disparaître du paysage médiatique, même s’il veut s’en affranchir.
Emma Bador-Fritche

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« Nous n’avons plus besoin de votre système pourri pour nous exprimer. » Face aux étudiants de HEC, Jean-Luc Mélenchon n’a pas mâché ses mots. Selon lui, les médias traditionnels privilégient trop souvent le clash, le « buzz » et la polémique au détriment du fond. « Quand on a compris qu’aller dans un média, c’est y aller pour se faire démolir », a-t-il lancé, dénonçant des journalistes dont le métier consisterait à « provoquer ».

Le candidat insoumis entend donc limiter ses apparitions sur les chaînes d’information pendant la campagne présidentielle. Mais son choix ne relève pas d’un simple retrait médiatique. Elle est surtout la partie visible d’une stratégie parfaitement huilée : ne pas rompre avec les médias traditionnels, mais cesser d’en dépendre.

Le « nouvel écosystème » médiatique de LFI

LFI a progressivement construit son propre écosystème médiatique, et le mécanisme est simple. « On a décidé que tous les insoumis deviendraient des émetteurs », a raconté le candidat, évoquant boucles WhatsApp et comptes YouTube, Facebook, TikTok ou Instagram. Les vues sur les supports du mouvement auraient, selon lui, dépassé la semaine dernière « la centaine de millions » (un chiffre avancé par LFI). D’où la conclusion : « Je n’ai pas besoin de l’information en continu pour dire ce que j’ai à dire. »

Pour les insoumis, les réseaux sociaux ne sont pas un simple relais, mais un espace politique à part entière. « Nous atteignons des dizaines de millions de personnes », expliquait en juin à Public Sénat le député Paul Vannier, qui y voit un « espace d’éducation politique ». Le candidat y trouve un public jeune, peu sensible aux médias classiques, en se rendant chez des streamers et des créateurs de contenus. Arnaud Mercier, professeur à l’Institut français de presse (Paris II), rappelle que cette aisance ne date pas d’hier : dès 2017, Jean-Luc Mélenchon présentait pendant quatre heures son programme économique sur sa chaîne YouTube. Quand les petits candidats redoutent de n’avoir aucun écho dans les médias traditionnels, lui peut « marcher sur ses deux jambes ». Un « chat », sourit le chercheur, « qui retombe toujours sur ses pattes, même quand un journaliste tente de le coincer ».

Une défiance qui ne date pas de 2027

La brouille n’est pas nouvelle. Ancien journaliste dans des titres locaux du Jura dans les années 1970, le leader de LFI multiplie depuis des années les attaques contre les journalistes, jusqu’à en faire une composante récurrente de sa communication. En 2010, une altercation avec un étudiant en journalisme, filmée puis largement diffusée, avait déjà illustré cette relation conflictuelle. L’été 2025, il a refusé d’accréditer à ses universités d’été Olivier Pérou, du Monde, coauteur de “La Meute”, enquête sur le fonctionnement du mouvement.

LFI a aussi fait du boycott ciblé une arme. En septembre, le mouvement a suspendu sa participation aux plateaux de BFMTV, réclamant davantage de transparence sur les invitations, des garanties contre les annulations de dernière minute et des correctifs en cas de fausses informations, avant de reprendre certaines interventions après des discussions avec la direction. « Il y a un problème sur le fond quand on est invité sur BFM, dénonce le député de l’Essonne Antoine Léaument. On vient pour un sujet sur le carburant et on nous pose une question sur le voile. » Pour CNews, la consigne est claire : « À ce stade, nous avons décidé que quelques-uns d’entre nous pouvaient se rendre aux matinales et dans l’émission du dimanche coorganisée avec Les Échos. Pour le reste, c’est un boycott complet », précise Paul Vannier, pour qui « l’empire Bolloré est un des acteurs de la campagne présidentielle ».

Reste à savoir pourquoi cette posture fonctionne. Pour Arnaud Mercier, le candidat joue sur du velours : sa défiance épouse celle d’une partie de l’opinion, qui voit dans les journalistes une élite déconnectée, obsédée par les questions politiciennes plutôt que par le « vrai problème des gens ». Le baromètre annuel de la confiance dans les médias, que publie La Croix, en témoigne chaque année. Jean-Luc Mélenchon « surfe sur une vague de mécontentement » et transforme la critique des médias en argument politique. « Il leur met un coup sur le groin ». Derrière, il y a un parfum de revanche sociale.

Le paradoxe d’un candidat qui a toujours besoin des médias

Pour autant, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas se passer des médias traditionnels. Le 3 mai, il a officialisé sa quatrième candidature au 20 heures de TF1, l’un des rendez-vous les plus exposés de l’audiovisuel français, avant une longue interview chez Brut. « Je choisis où je vais », disait-il déjà en mai lors d’une conférence devant les « nouveaux médias ». Et les cadres du mouvement, Manuel Bompard, Mathilde Panot ou Éric Coquerel, continuent d’arpenter les plateaux.

« Il sait qu’il en a besoin », souligne Arnaud Mercier, même s’il construit sur les réseaux sociaux une visibilité qui lui épargne les questions embarrassantes. Et les médias ont besoin de lui. D’abord parce qu’il incarne une sensibilité politique importante, et que l’Arcom veille à la représentation des différents courants dans l’audiovisuel. Ensuite parce que le candidat est un « producteur d’audience » : le débat qui l’avait opposé à Éric Zemmour sur BFMTV en 2021 l’avait montré (3,81 millions de téléspectateurs). Même si cela revient à lui offrir une tribune pour critiquer la couverture médiatique, « chacun y trouve son compte » : les chaînes captent l’audience, Jean-Luc Mélenchon une visibilité qu’il peut ensuite réutiliser sur ses propres canaux.

Une stratégie qui n’est pas propre à Mélenchon

Le rapport de force entre responsables politiques et journalistes n’est d’ailleurs pas nouveau. Pour Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias et du journalisme, il ne faut pas isoler le cas Mélenchon. « Je n’isolerais pas complètement Jean-Luc Mélenchon », prévient-il. La défiance envers la presse a une longue histoire, selon lui : elle remonte à 1968, quand une partie des médias, dont le service public, ne suivait pas le mouvement, puis à 1995, quand un grand mouvement social met pour la première fois en cause le travail des journalistes. À l’extrême droite, Jean-Marie Le Pen et le FN ont ensuite cultivé la provocation et la tension, avant d’être parmi les premiers à investir internet, sites d’information et blogs, pour contourner les médias.

Avec la diversification des supports, la pratique a gagné toute la classe politique. Avant même les réseaux sociaux, certains responsables avaient commencé à produire leurs propres images pour alimenter les chaînes de télévision. Ségolène Royal, notamment, avait développé cette pratique. « Ce qui a vraiment fait basculer les choses, ce sont les réseaux sociaux », analyse le sociologue : les responsables politiques peuvent désormais « s’adresser directement au public », sans passer par l’intermédiaire d’un journaliste. Emmanuel Macron s’inscrit lui aussi, à sa manière, dans cette évolution, en intervenant auprès de créateurs de contenus comme HugoDécrypte. Mélenchon en serait « la forme la plus extrême » : solliciter les médias lorsque c’est utile, les contourner lorsque le cadre ne convient pas.

La spécificité de LFI tient donc moins au fait de vouloir contourner les médias qu’à la fermeté de la démarche. Là où le Rassemblement national a, selon Arnaud Mercier, joué la carte de la normalisation, « costume-cravate » à l’appui, LFI entretient l’image du perturbateur qui n’est pas tout à fait dans le jeu. « Dans leur rapport aux médias, LFI ne joue pas la même carte », estime-t-il : le mouvement ne réclame pas d’être « sur tous les plateaux tout le temps », et ne peut donc pas être traité comme les autres.

« La première loi » du mouvement, un « démantèlement des empires médiatiques »

Cette défiance ne se limite pas à un discours critique : elle nourrit aussi un projet politique. LFI défend depuis des années une législation visant à limiter la concentration de la propriété des médias. Jean-Luc Mélenchon a ainsi promis en 2026 qu’une victoire entraînerait l’adoption d’une loi « anticoncentration des médias ». Pour Paul Vannier, ce serait même « la première loi » du mouvement, avec le « démantèlement des empires médiatiques » comme objectif, au nom du « pluralisme et de l’indépendance des rédactions ».

Lors de son entretien à HEC, il a revendiqué la possibilité de choisir les moments où il accepte de se rendre dans les médias. Après avoir officialisé sa candidature sur TF1, il entend ainsi construire une campagne largement appuyée sur ses propres canaux, tout en conservant les médias traditionnels comme relais lorsqu’ils lui sont utiles.

Une logique qui pourrait d’ailleurs dépasser le seul candidat insoumis. Jean-Marie Charon s’attend à voir ce phénomène de contournement se développer plus largement dans l’information politique, à mesure que les responsables disposent de leurs propres outils pour s’adresser directement à leur public.

Mélenchon ne sort donc pas du paysage médiatique. Il cherche plutôt à en reprendre le contrôle, celui de pouvoir choisir quand il passe par les médias traditionnels, et quand il peut s’en passer.

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