Voilà un évènement qui ne va pas faire les affaires des partisans d’une gauche unitaire pour la prochaine présidentielle. Ce week-end, un concert de la DJ Barbara Butch organisé dans le cadre d’un festival organisé par la municipalité de Grenoble a été interrompu au bout d’une vingtaine de minutes par une manifestation de militants pro-palestiniens et insoumis. La mairie a fait état de « jets de bouteilles en verre » et autres projectiles « visant délibérément la scène » lors du passage de la DJ, figure des nuits parisiennes LGBT +. Le parquet de Grenoble a annoncé mardi l’ouverture d’une enquête pour « délit d’entrave concertée aux libertés ». La maire écologiste de Grenoble, Laurence Ruffin, a annoncé qu’elle allait porter plainte contre X.
Depuis plusieurs jours, Barbara Butch était la cible d’un appel au boycott de la part de militants insoumis locaux, notamment le président du groupe France insoumise au conseil municipal, Allan Brunon. Un tract, la qualifiant de « soutien aux génocidaires », avait été distribué par des militants insoumis isérois, en référence à la signature d’une tribune par l’artiste en soutien à la contestée proposition de loi Yadan visant à « lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme ». Le texte a été depuis retiré de l’ordre du jour, remplacé par un projet de loi pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme dont l’examen est prévu en octobre au Sénat.
« Je demande un rappel à l’ordre de la part des instances de LFI »
Guillaume Gontard, président du groupe écologiste du Sénat et élu de l’Isère, appelle aujourd’hui « à une clarification » de la part de la direction de LFI. « Le président du groupe France insoumise qui est dans l’opposition avait appelé au retrait de la programmation de Barbara Butch du festival Cabaret frappé, une scène ouverte et gratuite. La mairie n’a pas cédé et un petit groupe a néanmoins réussi à saboter le concert. La liberté de création, artistique, n’est pas négociable. Par exemple, même si je n’apprécie pas forcément sa musique, je me suis battu pour le maintien de Médine dans la programmation d’un autre festival. Je demande un rappel à l’ordre de la part des instances de LFI parce qu’il va falloir m’expliquer comment, en interdisant à une artiste française de se produire sur une scène, on défend le peuple palestinien ? »
« C’est une question de censure. Dans une démocratie, la liberté de création est libre. Sous couvert d’opinions diverses, on ne peut pas empêcher un artiste de se produire. Ce sont les méthodes des extrêmes qu’on voit se développer de plus en plus, comme lorsque la mairie RN de Castres annule la représentation de la pièce d’Alexis Michalik », s’inquiète Sylvie Robert, vice-présidente socialiste du Sénat.
« Une action pacifique qui visait à éveiller les consciences », pour les élus LFI de Grenoble
Contacté par publicsenat.fr, Allan Brunon assure avoir mis en place « une action pacifique qui visait à éveiller les consciences sur le génocide en cours à Gaza, que certaines personnes, comme Barbara Butch, veulent réduire au silence. Nous n’avons jamais critiqué Mme Butch pour ce qu’elle est mais pour ses prises de position politique », explique-t-il. Il assure par ailleurs ne pas avoir « vu » de jets de projectiles visant l’artiste lors du concert.
Si l’appel au boycott de Barbara Butch n’avait pas été relayé par les figures nationales de LFI, ces derniers ont néanmoins semblé embarrassés au lendemain de l’interruption du concert. « Ceux qui disent qu’il y aurait une déprogrammation de Barbara Butch en raison de sa judéité sont des menteurs », a dénoncé Mathilde Panot ce mardi. La présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale a néanmoins estimé qu’il n’était pas « neutre » pour une artiste « de signer une pétition pour soutenir une loi qui vise à criminaliser les voix pro-palestiniennes ». « Il n’est jamais neutre non plus de performer dans une ambassade sur un territoire qui commet un génocide ». « Je comprends les demandes de déprogrammation. Après, nous ne validerons jamais, s’ils ont existé, les insultes, les jets de projectiles ou le cyberharcèlement », a-t-elle affirmé.
Comme il y a plusieurs mois, avec le soutien indéfectible de Jean-Luc Mélenchon à la Jeune Garde et ses propos ambigus aux relents d’antisémitisme, la France insoumise se retrouve, une nouvelle fois, isolée du reste de la gauche.
« Une assimilation identitaire insupportable »
« Il y a un cadre général de la direction de LFI qui autorise ce genre de dérives. Cette tendance à jouer avec la ligne rouge abîme toute la gauche. Les cadres insoumis doivent s’interroger sur cette image qu’ils projettent. Car on ne peut pas croire que tous les électeurs et militants insoumis sont des antisémites. C’est d’autant plus dommageable que ça offre à l’extrême droite l’opportunité de se donner une bonne conscience à peu de frais », note la sénatrice socialiste, Corinne Narassiguin.
Les cadres du RN dont la candidate à la présidentielle, Marine Le Pen, n’ont effectivement pas manqué de dénoncer « l’antisémitisme de l’extrême gauche, sa violence récurrente, sa nature et son projet totalitaires ».
« J’ai du mal à comprendre comment on peut défendre cette artiste en 2024 lorsqu’elle était attaquée par l’extrême droite après sa participation à la cérémonie des JO pour ensuite l’attaquer à son tour parce qu’elle est juive et donc serait pro-sioniste. Ce qui est clairement antisémite, c’est de considérer que quand vous êtes juif, vous êtes complice du génocide de Gaza. C’est une assimilation identitaire insupportable », dénonce le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, qui attend lui aussi « une condamnation ferme » de cette interruption de la part de la direction de LFI. « On entre dans une ère de censure, et qu’elle vienne de la gauche ou de la droite, elle est hideuse », ajoute-t-il.
Du côté de la majorité sénatoriale, Pierre-Antoine Levi (centriste), auteur d’un rapport et d’un texte visant à lutter contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur, voit dans l’interruption du concert de Barbara Butch « l’importation du conflit israélo-palestinien sur notre territoire ». « C’est ce qui provoque des actes antisémites. À l’université, les étudiants juifs de France sont associés à la politique de Netanyahou. La France insoumise dit le contraire, mais Barbara Butch est attaquée parce qu’elle est juive ».
Un point de vue partagé par le député Renaissance, Pierre Cazeneuve qui a interpellé la ministre déléguée chargée de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, lors des questions d’actualité au gouvernement. « Les Français ne veulent ni de vos listes, ni de vos meutes, ni de votre nouvelle France », a lancé la ministre sous les huées des élus de la France Insoumise.