« L’heure est venue pour moi de vous rendre des comptes ». Sur la scène du Zénith d’Orléans, Jordan Bardella se prête à un simulacre d’exercice de transparence. Il retrace les quatre ans écoulés qui le séparent de sa première élection à la présidence du Rassemblement national devant 4000 adhérents du parti assis dans des gradins clairsemés puisque le Zénith a une capacité de 6000 places. Il évoque ainsi la multiplication du nombre d’adhérents passés de 36 000 en 2022 à 160 000 aujourd’hui. Les militants répondent par des salves d’applaudissements à l’annonce des performances électorales de ces deux dernières années : premier groupe à l’Assemblée nationale, première délégation française au Parlement européen, création d’un groupe au Sénat il y a un mois et présence dans le parti de « plus de 3000 élus locaux ».
Un exercice d’autosatisfaction qui ne sera pas contrarié puisque ce « rapport moral » du président du RN a été adopté à l’unanimité. Les militants présents dans la salle ont été invités à brandir un carton vert distribué à l’entrée de la salle pour marquer leur approbation ou un carton rouge pour exprimer un vote contre. L’abstention n’était pas possible. De la même unanimité, les militants ont validé les comptes du parti. « Ça permet de donner son avis même si ce n’est qu’un vote », confie enthousiaste Océane, militante au RN de Gironde depuis 2022.
Mise en ordre du bureau exécutif du parti
Ce congrès servait surtout à entériner la réélection de Jordan Bardella. Le président sortant a été reconduit à son poste avec 98,98% des voix, sans suspens puisqu’il était seul candidat. Lui-même a ironisé sur « l’insoutenable suspens » de l’issue du scrutin avant la proclamation des résultats. Sur 110 000 adhérents appelés à s’exprimer, 76 276 ont effectivement voté en ligne avant jeudi soir 23h59. Les 68% de participation sont comparables aux 71% du congrès de 2022 où Jordan Bardella affrontait alors Louis Aliot, vice-président du parti. « Quatre petites années que nous n’avons pas vu passer tant elles ont été intenses » et des sondages favorables pour la présidentielle ont permis au parti de mettre de côté les désaccords. « C’est le congrès de la victoire », assure Gilles Pennelle, député européen et membre du bureau exécutif du RN.
Le parti reconduit donc le même chef pour mener la bataille présidentielle de Marine Le Pen. La candidate et Jordan Bardella, promis au poste de Premier ministre, pourront s’appuyer sur le bureau exécutif et le bureau national renouvelés à l’occasion de ce congrès. En 2022, l’élection de Jordan Bardella avait conduit à l’exclusion de proches de Marine Le Pen de ces instances. Lors de ce renouvellement, Jordan Bardella a fait monter sa garde rapprochée. François Paradol, son directeur de cabinet, Charles-Henri Gallois son conseiller économique et Thibaut François, secrétaire général de la délégation RN au Parlement européen ont été nommés au bureau national, « le conseil d’administration du parti ». Son pendant stratégique, le bureau exécutif voit le départ de trois de ses membres : Gilles Pennelle, ancien responsable du « plan Matignon » raté au moment de la dissolution de 2024, Sébastien Chenu, nommé à la présidence du groupe à l’Assemblée nationale à la place de Marine Le Pen, et Jean-Paul Garraud, député européen qui devient conseiller spécial de Jordan Bardella aux affaires régaliennes. En revanche, l’instance exécutive voit l’arrivée de quatre nouveaux membres. D’un côté les députés Alexandre Loubet et de Gaëtan Dussaussaye, proches du président du RN. De l’autre, des députés plus « marinistes » : Jean-Philippe Tanguy, spécialiste des finances publiques au RN et Bruno Bilde, député du Pas-de-Calais. Ce dernier, proche avait été écarté du bureau exécutif en 2022 pour avoir fait le choix de soutenir Louis Aliot candidat face à Jordan Bardella. Il fait donc son retour au sein de la direction du mouvement avec une vice-présidence aux affaires juridiques. En privé, Jordan Bardella met en avant une instance de rassemblement entre la candidate et le président.
Rejet par les militants des accusations d’antisémitisme
A la veille du premier meeting de campagne de Marine Le Pen, Jordan Bardella a promis de « ne jamais faiblir et de tout donner jusqu’à la victoire ». Comme il l’a déjà fait depuis les révélations de Médiapart le 28 septembre sur plusieurs messages antisémites qu’il aurait écrit lorsqu’il avait 17 ans – ce qu’il dément, Jordan Bardella a mis en garde les militants : « Contre nous, tous les coups, mêmes les plus déloyaux, sont permis. » « Tu as fait face à des attaques particulièrement sales », a aussi appuyé dans son discours d’introduction Thomas Ménagé, député du Loiret. Et les militants ne remettent pas en cause ce que disent les élus du parti et son président. « On voit que les seuls problèmes qu’il y a, c’est toujours avant les élections », souffle Thomas, militant RN en Gironde qui ne croit pas à l’enquête de Mediapart.
Signe que les attaques contre le média d’investigation ont un écho auprès des adhérents, avant le début des prises de paroles, l’équipe vidéo de Mediapart a été prise à partie dans les travées du Zénith. « Mediapart dehors » ont alors entonné les milliers de militants présents. Le service d’ordre du RN a ensuite sorti les deux journalistes qui ont pu finalement réintégrer la salle, avec les excuses du service presse qui assure que ce n’était pas une consigne. Le chef du service de sécurité a tout de même transmis un message aux autres agents dans son talkie-walkie : « La presse, on les laisse travailler et on les protège », comme si ça ne relevait pas de l’évidence.
Contre-manifestation
Ce XIXe congrès du Rassemblement national s’est aussi déroulé dans un contexte d’une manifestation à l’appel d’une cinquantaine d’organisations, dont le Parti communiste français, La France insoumise, le Parti socialiste, les Écologistes, la CGT ou la Confédération paysanne. Entre 13 000 et 26 000 manifestants ont défilé. Pari eux, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Pas de quoi officiellement inquiéter le parti qui avait obtenu des garanties de sécurité de la part du préfet. En plus des gendarmes mobilisés, plusieurs blindés étaient stationnés à l’arrière du Zénith. De quoi nourrir le discours d’un Rassemblement national, parti de l’ordre. « Le RN sera toujours du côté de ceux qui nous protègent » a lancé Thomas Ménagé.
Plus tard, le député européen Matthieu Valet a harangué la foule en promettant qu’avec « Marine Le Pen et Jordan Bardella, la France aurait sorti les centaures (les blindés, ndlr) face aux racailles et aux antifas. Avant d’ajouter : Nous déclarerons comme organisation terroriste tous les mouvements antifascistes ! » En revanche, les cadres du parti n’ont pas évoqué sur scène l’attentat raciste de Trappes qui a fait un mort et cinq blessés. Les cadres du parti refusent en bloc d’être tenus responsables par leurs discours, comme les en ont accusés Fabien Roussel, secrétaire national du PCF ou Bally Bagayoko, le maire LFI de Saint-Denis. Sur twitter, Marine Le Pen s’est contentée hier de réclamer une « justice implacable ». Un de ses proches estime « qu’on ne peut pas en faire une lecture politique sans en savoir plus sur cet assassin », bien qu’il ait confié ses motivations aux enquêteurs et qu’un exemplaire de « Mein Kampf » ait été retrouvé chez lui.