Une conférence de presse aux allures de leçon de géographie. Depuis son quartier général de campagne, dans le Xe arrondissement de Paris, Jean-Luc Mélenchon a convié la presse pour la première fois depuis l’annonce de sa candidature à l’élection suprême, pour présenter l’une des propositions les plus structurantes de son projet présidentiel. Entouré du coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, le candidat a consacré près de trois quarts d’heure à détailler son projet d’écorégions, carte de France à l’appui. Derrière son pupitre, le tribun insoumis s’est mué en professeur de géographie, commentant reliefs, fleuves et bassins versants afin de défendre un redécoupage inédit du territoire.
Après la canicule, l’eau au cœur du projet politique
Le calendrier n’a rien d’anodin. La France sort à peine d’un épisode de canicule historique, marqué par des températures records, des incendies précoces, des écoles inadaptées, des hôpitaux sous tension et une mortalité en hausse. Les prévisions annoncent déjà de nouveaux épisodes de chaleur dans les prochaines semaines.
Pour Jean-Luc Mélenchon, cette succession d’événements confirme que le changement climatique n’est plus une menace abstraite mais une réalité durable : « Nous sortons d’une canicule et on nous dit qu’il y en aura peut-être une la semaine prochaine, puis une autre au milieu du mois de juillet. Les gens comprennent désormais que cela ne s’arrêtera pas », affirme-t-il. Le leader insoumis estime que la crise climatique oblige désormais à repenser l’organisation même de l’État. Selon lui, les institutions françaises restent conçues pour « l’ancien monde » alors que les défis écologiques exigent une nouvelle architecture territoriale. « À la fin, tout revient à l’eau », résume-t-il.
Les « écorégions », pierre angulaire de la planification écologique
L’idée n’est pas totalement nouvelle. Déjà en 2022, dans son programme présidentiel, Jean-Luc Mélenchon proposait de réorganiser les régions autour des bassins versants. Cette fois, le projet gagne en précision. La France insoumise souhaite supprimer les treize grandes régions issues de la réforme territoriale de 2015 menée sous François Hollande pour les remplacer par treize « écorégions » structurées selon les grands bassins hydrographiques. L’objectif est de confier à ces nouvelles collectivités la gestion du cycle de l’eau mais aussi des politiques liées : à la qualité de l’eau ; à la protection des sols ; à la biodiversité ; aux forêts ; à la qualité de l’air ; aux mobilités ; à la prévention des risques climatiques. « Les bassins versants fournissent un modèle de base pour cette organisation », explique le candidat.
Pour lui, les régions actuelles sont devenues « dépassées », car elles ont été conçues avant tout pour répondre à une logique de compétitivité économique et non aux impératifs de la transition écologique. « Cela doit changer. La bifurcation écologique ne peut pas simplement être le résultat de structures verticales et étatiques », estime-t-il.
« La cartographie administrative est toujours politique »
Au-delà de l’argument écologique, le projet constitue également une réforme profonde de l’organisation territoriale française. Comme lors du redécoupage régional de 2015 sous François Hollande, le découpage administratif devient un objet politique.
Jean-Luc Mélenchon assume pleinement cette dimension. « La cartographie administrative est toujours politique », rappelle-t-il, évoquant même les choix opérés pendant la Révolution française lorsque les départements furent dessinés afin de rompre avec les anciennes divisions religieuses. Pour le leader insoumis, les futures écorégions devront devenir « la première ligne d’alerte, de propositions et de mise en œuvre de la planification écologique ». Il ne s’agit donc pas simplement d’un nouveau tracé sur une carte mais d’une nouvelle répartition du pouvoir territorial.
Une réforme conditionnée à une victoire présidentielle
Cette réforme s’inscrit également dans une critique plus large de l’action menée par le gouvernement. Jean-Luc Mélenchon reproche à Emmanuel Macron d’avoir constamment relégué au second plan les enjeux liés à l’eau et à l’adaptation au changement climatique. Il rappelle que, dès la campagne présidentielle de 2022, La France insoumise avait tenté de faire de la question de l’eau un thème central du débat public, sans parvenir à l’imposer. « Cette fois-ci, nos efforts ne connaîtront pas le mauvais sort qu’a connu notre plaidoyer sur l’eau en 2022. Si nous remportons la prochaine élection présidentielle, les écorégions figureront parmi les premières mesures destinées à transformer la Constitution de la Ve République », affirme le leader insoumis. En d’autres termes, la mise en œuvre de cette réforme demeure conditionnée à une victoire de La France insoumise lors de la prochaine élection présidentielle.
Au-delà de cette proposition institutionnelle, Jean-Luc Mélenchon estime que la multiplication des épisodes de canicule révèle les insuffisances d’une politique centrée sur la gestion des crises plutôt que sur leur anticipation. Il dénonce un État qu’il juge incapable de préparer le pays aux conséquences du réchauffement climatique et plaide en faveur d’une « planification écologique », conçue comme un cadre d’action permettant de coordonner durablement les politiques publiques afin de répondre aux défis environnementaux.
Une main tendue aux écologistes ?
La présentation de ce projet intervient alors que le camp écologiste traverse une période de fortes tensions. Sous l’impulsion de la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain, treize parlementaires écologistes ont récemment appelé à ouvrir des discussions avec La France insoumise en vue de l’élection présidentielle, fragilisant la stratégie d’une candidature autonome portée par Marine Tondelier. Jean-Luc Mélenchon ne cache pas son intention de faire de l’écologie un terrain de rassemblement. « Nous aurions besoin de l’appui des écologistes », assume-t-il.
Le chef de file insoumis va même plus loin en affirmant que « l’impératif écologique n’est plus la propriété du parti écologiste » et appelle l’ensemble des formations politiques à s’approprier l’idée des écorégions. Une manière de tendre la main aux militants écologistes tout en cherchant à occuper un espace politique historiquement revendiqué par les Verts.
Une proposition qui divise
Le projet suscite déjà des critiques. Sur le réseau social X, l’ancien député LR Julien Aubert s’interroge sur la pertinence du dispositif : « En quoi le niveau régional serait-il plus apte à protéger l’eau, l’air, la qualité de la Terre, la biodiversité ? La police de l’eau est déjà exercée en partie au niveau départemental. On parle donc d’une recentralisation… mais pas au profit de l’État », écrit-il.
Des interrogations qui devraient alimenter le débat sur une réforme institutionnelle particulièrement ambitieuse. Car derrière les cartes des bassins versants se dessine un choix politique majeur : adapter l’organisation de la République aux contraintes du changement climatique ou conserver les équilibres territoriaux hérités des réformes précédentes. Pour Jean-Luc Mélenchon, cette transformation constituerait l’un des premiers actes d’une éventuelle Sixième République. Son ambition est affichée, faire de la France « la première République écologique du monde ».