« Y a-t-il d’autres affaires Lyhanna ? » : Gérald Darmanin appelle à la « mobilisation générale » pour « faire la vérité » et recenser les affaires les plus urgentes
Par Christian Mouly
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C’est une première depuis sa nomination au ministère de la Justice. Gérald Darmanin a réuni tous les procureurs généraux ce lundi 8 juin, place Vendôme, pour échanger sur les faillites mises en lumière par la mort de la jeune Lyhanna, dont le principal suspect a pu agir sans être inquiété malgré de multiples plaintes à son encontre, provoquant une émotion générale.
Un exercice délicat pour le garde des Sceaux, contraint de reconnaître les ratés de la chaîne pénale sans s’aliéner les magistrats, remontés d’avoir été pointés du doigt ces derniers jours. Le ministre a ainsi alterné entre appel à la « remise en cause », menace de sanctions et déclaration de « confiance » pour les magistrats, conscient d’ « à quel point leur travail est difficile ».
« Il faut savoir se remettre en cause »
Il n’empêche, Gérald Darmanin a renouvelé ses mots très durs de la semaine dernière, évoquant « un terrible échec de l’action de l’état et de la justice ». Des défaillances qu’il refuse d’attribuer, « dans ce cas précis », au manque de moyens dont souffre la Justice et que les syndicats de procureurs brandissent depuis l’éclatement de l’affaire. En témoigne, selon lui, l’arrivée en septembre dernier d’un quatrième magistrat au parquet d’Auch, en charge d’une plainte pour viol sur mineur visant depuis 2025 le suspect Jérôme Barella.
« Il faut savoir se remettre en cause et il faut dire la vérité aux Français quand nous n’avons pas su protéger des enfants, par des systèmes défaillants, par une trop grande lenteur ou la non-application de directives », a-t-il cinglé. Il a une nouvelle fois ouvert la porte à des sanctions pouvant aller jusqu’à la révocation contre des magistrats. Ce, à l’issue de l’inspection diligentée par Sébastien Lecornu, dont les résultats seront connus dans 15 jours.
La semaine dernière, la chancellerie laissait déjà penser que la circulaire de politique pénale générale du ministre, qui appelle à prioriser les crimes et délits commis contre des enfants, n’a pas été correctement appliquée dans l’affaire Lyhanna. Les instructions étaient les bonnes, pas leur application, a tranché, en substance, Gérald Darmanin, qui a justifié ainsi sa décision de se maintenir en poste. « La question de ma présence se poserait si je n’assumais pas mes responsabilités », s’est-il défendu, rappelant avoir présenté ses excuses au nom de l’institution sur TF1. Une réponse aux appels à la démission venus des rangs de la gauche.
Aux attaques, le ministre réplique en décrétant la « mobilisation générale » des procureurs. Ce lundi matin, il leur a demandé, comme annoncé, une revue des quelque 70 000 plaintes concernant des enfants victimes. La priorité devra être donnée aux victimes qui sont encore mineures à l’heure actuelle, alors que beaucoup d’affaires sont traitées longtemps après les faits, voire frappées du délai de prescription. « C’est l’urgence absolue », a-t-il lancé, demandant un « état de fait ressort par ressort, tribunal par tribunal et commune par commune ».
« Y a-t-il d’autres Lyhanna en France ? »
Gérald Darmanin veut voir cette première revue achevée le 14 juillet, soit un délai d’à peine plus d’un mois – ce que nombre de magistrats jugent impossible à tenir. Le ministre recevra ensuite individuellement les procureurs généraux, avant le 31 juillet et à raison de « 3 ou 4 rendez-vous par jour », a-t-il indiqué. De quoi dresser un bilan resserré des défaillances et, surtout, prévenir la survenue d’autres affaires aussi embarrassantes pour la Justice. « Y a-t-il d’autres Lyhanna en France ? Il est légitime de se poser la question », a-t-il interrogé. Gérald Darmanin promet enfin de s’attaquer aux « près de 3 millions de plaintes déposées par les Français, des affaires criminelles et délictuelles qui ne sont pas encore remontés auprès des procureurs de la république ».
Le ministre a tout de même voulu « renouveler (sa) confiance » aux magistrats, fustigeant les menaces de morts qui leur ont été adressées ces derniers jours. Pas suffisant aux yeux du principal syndicat de magistrats, l’Union syndicale des magistrats, qui a tout de suite réagi à la prise de parole du ministre. Son président Ludovic Friat juge « inadmissible » que des magistrats « soient désignés responsables et soumis à la vindicte et aux menaces » avant les résultats de l’enquête administrative.
Gérald Darmanin s’avance-t-il trop vite ? Le ministre a assuré se fonder sur les remontées des procureurs généraux, qui « font penser qu’il y a un dysfonctionnement grave du service public de la justice. « Ça ne veut pas dire qu’on présume des sanctions et du rapport d’inspection », a-t-il évacué.
« Je me dis légitimement que la Justice a dysfonctionné »
Le garde des Sceaux fait référence à la plainte qui concentre les critiques. Elle avait été déposée en août 2025 par la mère d’une fillette de 11 ans, pour des viols commis entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile du suspect. Malgré des examens médico-légaux corroborant les déclarations de la petite fille, Jérôme Barella n’avait toujours pas été entendu au moment de la disparition de Lyhanna. « Si on met neuf mois à ne pas placer quelqu’un en garde à vue ou à ne pas écouter cette personne, je me dis légitimement que la Justice a dysfonctionné », a expliqué Gérald Darmanin.
Au centre des griefs, le délai de transmission du dossier – près de deux mois – entre le parquet de Toulouse, qui s’est dessaisi, et le parquet d’Auch. La faute à la procédure par courrier. Si les deux tribunaux ont déployé la procédure pénale numérique, celle-ci ne concerne pour l’instant que les délits, a expliqué Gérald Darmanin. Ce qui n’interdisait pas de faire preuve d’un peu d’empressement : « En l’occurrence, ce n’était pas très compliqué de passer un petit coup de fil ou un petit mail entre deux tribunaux. » Reste que le chantier de la numérisation du ministère de la Justice est encore ouvert, a-t-il reconnu.
Sous la pression de Retailleau et Philippe
Dans cette affaire, le ministre se trouve aussi sous la pression politique de la droite, prompt à relancer les critiques en laxisme des magistrats. Dans Le Parisien, Bruno Retailleau a appelé samedi au remplacement partiel du Conseil supérieur de la magistrature par une « cour disciplinaire », composée notamment de citoyens. « Les mécanismes de sanction des magistrats ne fonctionnent pas », a ainsi assuré le candidat LR. « Je n’ai pas eu à constater que le Conseil supérieur de la magistrature ne suivait pas les demandes de sanction que j’ai eu l’occasion de formuler », a balayé Gérald Darmanin.
Même chose pour les propos d’Édouard Philippe, qui a ciblé ce week-end le Syndicat de la magistrature, classé à gauche. « Une question très intéressante », a souligné Gérald Darmanin, mais « cela n’aurait pas changé grand-chose dans le cas précis » de l’affaire Lyhanna.
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