Qui a peur du grand méchant loup ? Beaucoup de monde à en croire les sénateurs qui depuis plusieurs jours se font le relais des doléances d’éleveurs sur les attaques de troupeaux. Selon un récent rapport du Sénat, la population lupine a augmenté de 7% en 2025, même si le nombre exact d’individus fait débat – un peu plus d’un millier selon l’Office français de la biodiversité (OFB), réparti sur une aire géographique de plus en plus large : les régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Auvergne-Rhône-Alpes, mais aussi la Nouvelle Aquitaine et le plateau des Millevaches, et même la Bretagne et les Hauts-de-France. Les attaques d’élevage ont elle aussi bondi, de 10% sur un an.
À l’approche de l’examen du projet de loi d’urgence agricole, déjà adopté par l’Assemblée nationale, la Chambre haute regarde à muscler sérieusement les dispositions contre la prédation que contient ce texte fleuve (une quarantaine d’articles), présenté comme une réponse pragmatique à la grogne exprimé par le monde paysan cet hiver. En effet, le projet de loi, qui sera débattu en séance publique à partir du 29 juin, s’appuie déjà sur un changement du statut juridique du loup au niveau européen, son degré de protection ayant été réduit en mars 2025, passant « d’espèce strictement protégée » à « espèce protégée » en raison de l’amélioration de son état de conservation.
Cette modification est prise en compte dans l’article 19, qui vise à faciliter les tirs d’effarouchement et de défense. Mais les sénateurs pourraient aller encore plus loin. Dans le rapport déjà cité plus haut, et consacré à l’avenir du pastoralisme, les élus se prononcent pour un changement de paradigme, et le retrait pur et simple du canidé de la liste des espèces protégées, ce qui pourrait en faire une espèce chassable. La majorité sénatoriale, alliance des LR et des centristes, devraient présenter des amendements en ce sens.
« Le coût d’argent public pour le loup est de l’ordre de 70 millions d’euros »
Interrogé sur cet hypothèse, Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, premier syndicat agricole, rappelle que son organisation est « favorable à un prélèvement plus important de loups. » « Nous ne serions pas gênés par le passage du statut d’espèce protégée à espèce non protégée », a expliqué ce dirigeant lors d’une audition, mercredi 10 juin, devant la commission des affaires économiques du Sénat. Il invite toutefois les élus à prendre aussi « des garanties » sur la préservation de l’espèce, pour éviter de se mettre en porte-à-faux du cadre européen.
La veille, devant la même commission, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard n’a pas vraiment manifesté d’opposition devant une telle évolution du statut du loup. Si la locataire de la rue de Varenne laisse aux législateurs la liberté d’aller aussi loin, elle a également rappelé que « c’est au niveau européen que les choses se décideront ».
« La prédation est en hausse systématique depuis 10 ans. Il y a eu 12 500 animaux prédatés l’année dernière. Le coût d’argent public pour le loup est de l’ordre de 70 millions d’euros », estime le patron de la FNSEA, quand l’exécutif évoque plutôt une fourchette de l’ordre de 40 millions d’euros. « Que ce soit 40 ou 70 millions, dans le contexte budgétaire de la Nation, c’est un sujet à regarder de près. »
« La réalité d’un éleveur en montagne, c’est qu’à certains endroit ils ont totalement quitté les estives compte tenu du niveau de prédation […]. Dans les milieux où il n’y aura plus de pastoralisme, à terme on aura de l’embroussaillement et des feux de forêts. On a besoin de garder cette activité qui est ancestrale », a-t-il plaidé.
Au cours de cette audition, plusieurs élus ont regretté l’absence de dispositions sur les cerfs, les castors, les blaireaux ou encore les rapaces, autant d’animaux qui peuvent faire d’importants dégâts dans les exploitations et les élevages, ce qui laisse présager d’une floppée d’amendement sur le sujet.
« Une agriculture sans phyto, cela n’existe pas »
La majorité sénatoriale entend également profiter du projet de loi d’urgence pour revenir à la charge sur l’usage de certains pesticides. Près d’un an après la censure partielle de la loi Duplomb, les élus espèrent parvenir à faire passer une série de dérogations sur l’usage de certains néonicotinoïde, comme l’acétamipride, interdit en France depuis 2018. « Il nous apparait important que ce produit puisse faire l’objet d’une homologation en France. Nous l’avons dit, c’est toujours la même logique qui prévaut : ce produit est autorisé partout en Europe jusqu’en 2033 après homologation de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), je ne vois pas au nom de quoi il serait interdit aux producteurs français », martèle Arnaud Rousseau.
« Je suis moi-même producteur de betteraves sucrières en Seine-et-Marne. J’ai eu 10% de perte l’année dernière dû à la jaunisse de la betterave, j’ai cette année des pucerons, j’ai traité cinq fois. Je pense que c’est un contre-sens agronomique, cela heurte le bon sens agricole », a-t-il détaillé. « Avec cette interdiction, nous n’avons rien réglé du sujet de santé publique, puisque ce que nous importons, par exemple les noisettes, continue d’être traité avec cette matière active », a pointé le patron de la FNSEA. « Je le redis, l’idée qui consiste à dire que demain on pourrait avoir une agriculture sans phyto, qu’ils soient d’origine chimique ou naturelle, n’existe pas », a-t-il lancé.
Auditionné un peu plus tôt dans la journée, Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, a livré une toute autre analyse sur l’usage des produits phytosanitaires. « Vouloir aller sur la libération des outils de production pour plus de compétitivité, plus d’exportation, […] sans vouloir réguler les marchés et garantir un prix avec des mécanismes de régulation me parait utopique et déraisonnable », a expliqué le paysan. « Je voudrais rappeler que la filière betterave connait des difficultés depuis 2017, parce qu’il y a eu une dérégulation. […] Ses difficultés ne sont pas particulièrement liées à l’acétamipride, je tiens aussi à dire que cette année nous avons une production record. »