La France cuit et recuit. La vague de chaleur a continué de s’étendre ce mardi 23 juin avec 58 départements placés en vigilance rouge canicule. Des pics à 44 °C étaient notamment attendus dans le Sud-Ouest. Mais c’est bien la quasi-totalité de l’Hexagone qui est désormais confrontée à une canicule d’une intensité et d’une durée exceptionnelle. Si le mercure peut baisser de quelques degrés ce week-end, les prévisions de Météo-France ne prévoient pas de sortie de crise à court terme, avec des températures qui seront encore très largement au-dessus des moyennes saisonnières durant la première semaine de juillet. Cette situation – qui devrait être amenée à se répéter dans les années qui viennent sous l’effet du réchauffement climatique – ne met pas seulement à rude épreuve les organismes, mais aussi les écosystèmes et la végétation. Notamment au sein des exploitations agricoles.
« Dans cette période de canicule, le pragmatisme doit nous guider », a expliqué Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, dans un communiqué. Une première série de mesures pour accompagner les agriculteurs face aux fortes chaleurs a été annoncée ce mardi par le gouvernement, à l’issue d’une rencontre avec les syndicats. Elle concerne un assouplissement de l’accès aux ressources fourragères, le mois de juin étant d’ordinaire consacré aux fenaisons, c’est-à-dire à dire à la récolte des herbes destinées à l’alimentation des élevages.
L’exécutif a fait savoir que les jachères resteraient éligibles aux aides européennes, même si les préfets ordonnent leur débroussaillement pour limiter les risques d’incendie. En temps normal, ces infrastructures agroécologiques (IAE) ne doivent pas être fauchées pour pouvoir conserver leur statut de zones protégées, ouvrant droit à certains financements de la politique agricole commune (PAC). Par ailleurs, le contrôle des exploitations va être suspendu durant toute la période de vigilance rouge dans les départements concernés, indique le gouvernement.
Des palliatifs face à un phénomène de grande ampleur ?
« Le ministère a réuni les syndicats agricoles hier pour évoquer les conséquences de la canicule. Ces trente minutes de réunion ont surtout mis en lumière l’irresponsabilité face aux difficultés que rencontrent les paysans confrontés aux multiples impacts des vagues de chaleur, ainsi que face aux inquiétudes légitimes concernant les années à venir », épingle dans un communiqué la Confédération paysanne, troisième syndicat agricole. Cette organisation, étiquetée à gauche, appelle à « engager des politiques agricoles à la hauteur des enjeux climatiques ». Elle étrille « le gouvernement, comme les représentants de la FNSEA, de la Coordination rurale (CR) et des Chambres d’agriculture France, [qui] font preuve d’un décalage inquiétant avec la réalité. Aucun des acteurs réunis ne semble prendre la mesure de ce que signifie cet épisode caniculaire. »
« Il faudra sans doute, dans les prochains jours, d’autres mesures pour accompagner les agriculteurs en fonction des préjudices attendus, mais pour l’heure la question des fourrages était une urgence », tempère le sénateur centriste Franck Menonville, céréalier de profession. « Il y a déjà eu une première fenaison, cette vague de chaleur compromet surtout la seconde pousse. Tant que l’on peut, il faut couper les herbes avant qu’elles ne soient complètement déshydratées. Cette situation va évidemment impacter les réserves de fourrage et, à terme, jouer sur le coût de l’alimentation des animaux. »
Deux semaines d’avance pour les moissons
Pour l’heure, ce sont les cultures de céréales en zone intermédiaire, c’est-à-dire sur des terres à faible capacité hydrique dont le rendement est inférieur à celui des grandes plaines, qui sont les plus menacées par la chaleur. « Blé, colza, orge… J’ai commencé à moissonner samedi, c’est-à-dire quinze jours plus tôt que d’habitude », explique Franck Menonville. « Le maïs et le tournesol résistent mieux. J’ai planté 30 hectares de tournesol cette année, j’en mettrai 50 l’année prochaine ! »
Si la qualité des céréales ne doit pas être impactée par les fortes températures, les volumes, eux, risquent de baisser. « La croissance du grain s’arrête avant son terme, et il sèche. Au-delà de 30 °C, la plante rentre en stress hydrique », explique l’élu. Les exploitants redoutent tout particulièrement « l’effet sèche-cheveux » : un cocktail mortel qui combine des températures supérieures à 40 °C, une légère brise et un faible taux d’humidité. Résultats : la plante grille en quelques heures seulement. « Si les volumes ne sont pas au rendez-vous, ce sera la triple peine. Les agriculteurs encaissent déjà un effet ciseaux, avec des cours mondiaux qui ne sont pas très élevés du fait de la situation géopolitique au Moyen-Orient, mais aussi un coût des intrants en forte hausse pour les mêmes raisons. »
Hécatombe dans les élevages aviaires
Les animaux d’élevage subissent aussi de plein fouet l’effet des fortes chaleurs. L’herbe calcinée et le tarissement des cours d’eaux risquent de pousser les éleveurs du Haut Béarn à rapatrier leurs troupeaux des estives, les pâturages de montagne, vers les vallées, rapporte un article de Sud-Ouest. Une vache consomme entre 50 et 100 litres d’eau par jour, et jsuqu’à150 litres en période de forte chaleur, rappelle l’Institut de l’élevage. L’accès à l’eau est donc un enjeu primordial pour les élevages herbivores.
« Pour l’heure, les nappes phréatiques sont pleines, et, à quelques exceptions près, les cours d’eaux ne sont pas encore asséchés. La situation n’aurait pas été la même en septembre, après deux mois d’été sans précipitation », veut rassurer le sénateur Horizons d’Indre-et-Loire Vincent Louault. Cet élu est à la fois agriculteur céréalier et éleveur bovin, à la tête d’un cheptel de 50 vaches destinées à l’abattage. « En ce moment elles sont à l’ombre dans une vallée humide, et elles ont la possibilité de descendre dans la rivière pour se rafraîchir comme des hippopotames. La vache est un animal qui supporte bien la chaleur, mais il ne faudrait pas que cette situation se prolonge plus de quatre ou cinq jours. Je pense notamment aux producteurs de lait pour qui, rapidement, ces températures vont devenir problématiques avec des animaux qui risquent de produire moins de lait. »
Edifices de bétons et de tôles, de nombreuses étables sont de véritables passoires thermiques, mais canicule après canicule, les éleveurs ont su développer des techniques de rafraîchissement de l’atmosphère. « On gère ça avec des ventilateurs géants, en pulvérisant de l’eau depuis le plafond. On arrive à mettre en place tout un écosystème qui fait perdre 10 degrés de température à l’intérieur du bâtiment par rapport à l’extérieur », explique Vincent Louault.
Pour les élevages aviaires, en revanche, avec des animaux plus petits et fragiles, la situation s’annonce critique. Dépourvues de glandes sudoripares, les volailles ne peuvent pas évacuer la chaleur par la transpiration. « Lundi, la moitié des poulets sont morts, étouffés par la chaleur : ceux qui étaient dans les bâtiments et aussi ceux qui étaient sous les arbres. En 42 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça », a témoigné auprès de l’Agence France-Presse Stéphane Delapré, 60 ans, éleveur de volailles à Beauvoir-sur-Mer en Vendée.
Face aux mortalités massives observées depuis le début de l’épisode caniculaire, la chambre d’agriculture de Bretagne appelle les éleveurs de volailles à enterrer les bêtes mortes directement sur leurs parcelles. Cette mesure vise à pallier une possible saturation des services d’équarrissage et à limiter les risques d’épidémie.
« Je me demande jusqu’à quel point la vigne va pouvoir résister »
Dans les vignes, les saisonniers ont pris le pli de se mettre au travail de plus en plus tôt pour échapper aux pics de chaleur quotidiens. « Chez moi, on commence à 6 heures, à 10 heures on arrête d’utiliser les engins agricoles, et à 12 heures tout le monde plie boutique », résume le sénateur RDSE Henri Cabanel, vigneron dans l’Hérault. « On a eu la chance d’avoir un hiver assez pluvieux. Mais je me demande jusqu’à quel point la vigne va pouvoir résister. Nous sommes dans une période où les grappes, encore en formation, sont sensibles à la chaleur. Je note que certains grains, ceux qui ne sont pas protégés par les feuillages, ont été échaudés, c’est-à-dire qu’ils ont été brûlés par le soleil. Ils vont sécher et tomber. Si la sécheresse s’installe, la souche va finir par bloquer la maturation du raisin. »
Cet épisode risque aussi de jouer sur le calendrier des vendanges, avec une cueillette qui pourrait avoir lieu dès la fin du mois d’août. « Plus concentré, plus riche en alcool, moins acide. Voilà ce à quoi pourrait bien ressembler notre verre de vin rouge en 2050 », prédit l’Institut national de la recherche agronomique à propos des effets du réchauffement climatique sur les cépages. Conduit par l’INRAE entre 2012 et 2020, le projet LACCAVE s’est penché sur l’adaptation du secteur ; au-delà des méthodes pour freiner l’érosion des sols et optimiser la gestion de l’eau, le renouvellement et la diversification des espèces végétales apparaissent comme une « option majeure ». Mais le sénateur Cabanel déplore « le manque d’anticipation de la filière ». Selon lui de nombreux vignerons rechignent à transformer leurs cépages, redoutant l’impact sur la qualité du vin.
Aujourd’hui, la plupart des exploitants prient surtout pour que cette canicule ne s’achève pas sur une série d’orages violents, ce qui risquerait de compromettre encore un peu plus la récolte. « Ce serait absolument catastrophique. Forcément, avec ces fortes chaleurs, on se dit que ça va tomber, mais où ? Dans des territoires comme les nôtres, c’est toujours ultra-localisé, cela se joue parfois à 100 mètres près. Les plus gros exploitants disposent de canons anti-grêle, mais c’est loin d’être le cas pour tout le monde », explique Henri Cabanel. Samedi, d’importants dégâts ont été constatés sur plusieurs bâtiments agricoles dans l’est de la Somme après un violent orage.
Loi d’urgence agricole
Devant le caractère extrême de cette vague de chaleur, les solutions de court terme viennent à manquer. En revanche, à moyen et long terme, les techniques d’adaptation viennent relancer le sempiternel débat sur la transformation du modèle agricole. La question du partage de la ressource en eau, et de son stockage, reste au cœur des enjeux. Ce sujet, objet de vives tensions depuis plusieurs années, sera de nouveau débattu au Sénat la semaine prochaine, avec l’examen du projet de loi d’urgence agricole. Ce texte, déjà adopté par les députés, comporte de nombreuses mesures relatives à la gestion de l’eau. Il simplifie le cadre légal applicable dans les zones humides ou de captage sensibles, et renforce la marge de manœuvre des préfets.