En cette fin septembre, c’est un beau soleil d’automne qui frappe les pavés de la cour d’honneur du Sénat. Alignés devant le perron, les palmiers et les lauriers-roses en caisse n’ont pas encore regagné leur serre ; ils donnent au Palais du Luxembourg, dont la façade blonde se détache sur le fond de l’air bleu, une allure de palazzo italien. « Je n’y crois pas encore. J’ai eu d’autres mandats, mais tant que je ne serais pas assis à ma place, avec mon nom, j’aurais du mal à y croire », glisse, un peu ému, Christian Simon. Fraîchement élu dans le Var, le sexagénaire fait son arrivée au bras de sa colistière, la LR Françoise Dumont, déjà rompue aux usages du Sénat puisqu’elle entame son second mandat.
« On sent un poids sur ses épaules parce que l’on représente un territoire, c’est à la fois une fierté et une pression », explique le nouveau sénateur, dont l’élection tient de l’exploit dans un département où les candidats ciottistes étaient donnés archi-favoris. « Maintenant, je vais apprendre à connaitre la maison et ses codes. »
Certains se sentent même revenir plusieurs années en arrière : « C’est un peu comme un rentrée des classes », confie du haut de ses 34 ans le nouveau sénateur Renaissance du Bas-Rhin Benjamin Huin, un proche de Gabriel Attal. « J’ai reçu un mail la nuit de mon élection, pour m’indiquer que j’étais attendu dès le lendemain à telle heure », explique Patrick Leclerc, maire de Landerneau et cousin germain de Michel-Édouard Leclerc, après cinq heures de train depuis son Finistère natal. « J’ai fait le plein – 150 balles dans la bagnole – pour venir. Et puis j’ai été bloqué dans les embouteillages, j’ai déjà loupé deux rendez-vous. Le charme de la vie parisienne… Mais je suis très heureux d’être là ! », résume Paul Mougenot, élu dans l’Aisne. .
Les nouveaux arrivants parrainés par les anciens
178 sièges étaient à pourvoir lors des élections sénatoriales, dimanche 27 septembre. Au total, 67 élus s’apprêtent à mettre les pieds pour la première fois au Palais du Luxembourg – 66 si l’on soustrait François Rebsamen, qui a déjà siégé au Sénat de 2008 à 2014. Certains occupaient déjà un siège de député – qu’ils vont devoir quitter -, et ne sont pas vraiment dépaysés. Pour d’autres, en revanche, il s’agit d’un vrai saut dans l’inconnu : « Je vais devoir recruter une équipe de collaborateurs. Il va aussi falloir trouver des locaux pour ma permanence en Alsace », explique Benjamin Huin.
Toute la semaine, ils vont être reçus par les huissiers pour les formalités administratives et la traditionnelle photo d’identité. Comme Christian Simon ce mardi matin, nombreux sont ceux qui arrivent accompagnés d’un confrère ou d’une consœur déjà en poste. Bertrand Dupond, nouveau sénateur des Français établis hors de France, explique avoir été « cornaqué » par le LR Ronan Le Gleut. « Je suis son petit padawan ! », lâche ce solide gaillard qui domine l’assistance de plusieurs têtes.
« Une ancienne sénatrice de mon département m’a donné quelques conseils. Mais j’ai déjà la chance d’avoir croisé la route d’un ancien sénateur en 1986, et de ne plus l’avoir quitté depuis », sourit Gabriel Amard, l’un des deux LFI élus dimanche, mais également le gendre d’un certain… Jean-Luc Mélenchon. « Il reste un maître à penser en beaucoup de chose ».
Jeux de séduction autour des groupes politiques
L’empressement que témoignent certains parlementaires à l’égard de leurs nouveaux confrères n’est pas totalement désintéressé. Beaucoup ont été élus sous l’étiquette « divers droite » ou « divers gauche », sans précision sur leur appartenance politique, ce qui laisse planer un flou sur le groupe auquel ils pourraient se rattacher dans l’hémicycle. L’enjeu est de taille : plus les effectifs d’un groupe politique sont importants, plus celui-ci a les moyens de peser dans l’organisation des travaux parlementaires, et donc sur le processus législatif. Sans compter les moyens financiers et les bureaux qui lui sont alloués par le Sénat, en lien évidemment avec son importance numérique.
« C’est un peu comme si l’on se faisait draguer. C’est toujours agréable », s’amuse Patrick Leclerc qui conduisait une liste « divers droite ». Il ajoute : « J’écoute les uns et les autres, mais ma décision sera vite prise. J’ai déjà une petite idée. »
L’arrivée des élus RN
Une poignée d’élus retient particulièrement l’attention : ceux qui s’apprêtent à former un neuvième groupe, en plus des huit déjà existant au Sénat, cette fois à l’extrême droite de l’hémicycle – une première au Palais du Luxembourg sous la Ve République. La percée du RN et de l’UDR, le petit parti d’Éric Ciotti, s’est traduit dimanche par l’élection de onze nouveaux parlementaires. Auxquels s’ajoutent les trois sénateurs RN que comptait déjà la Chambre haute, et le ralliement de dernière minute de la sénatrice LR Sylvie Goy-Chavent.
Ce mardi en milieu de journée, Marine Le Pen, Jordan Bardella et Éric Ciotti ont fait le déplacement au Palais du Luxembourg pour une photo de classe au pied du grand escalier d’honneur qui mène à l’hémicycle. Une manière aussi de capitaliser sur cette petite révolution politique, alors que les récentes révélations de Médiapart sur des écrits antisémites du patron du RN viennent percuter de plein fouet la campagne présidentielle de Marine Le Pen. « Nos idées seront bien mieux représentées à l’intérieur du Sénat », a pointé la fille de Jean-Marie Le Pen, se félicitant de « la crispation que l’arrivée de ce groupe génère chez [ses] adversaires ».
Ce nouveau groupe compte plusieurs futur ex-députés, qui vont devoir adapter leur manière de travailler. Nommée à sa présidence, Edwige Diaz passe ainsi des bancs du Palais bourbon aux fauteuils du Luxembourg. Et donc d’une assemblée marquée par la fracturation politique et les affrontements doctrinaires, à une chambre qui a toujours fait valoir le travail transpartisan, même si de nombreux élus appellent désormais à la tenue d’un cordon sanitaire. « On s’adaptera, il n’y pas de problème. Si nous avons été élus, c’est aussi parce que des grands électeurs qui n’appartiennent pas au RN ont voté pour nous », explique-t-elle à Public Sénat.
Chasse gardée
Le renouvellement sénatorial entraine également une recomposition des huit commissions permanentes et des sept délégations du Sénat. En fonction de leurs affinités et de leurs compétences, les élus seront amenés à siéger dans l’un de ces organes permanents, chargés notamment du travail préparatoire sur les projets et propositions de loi, avant l’examen des textes en séance.
« Les finances publiques et locales m’intéressent beaucoup », confie Gabriel Amard, qui avoue également lorgner sur la commission de l’aménagement du territoire. « Affaire économique ou culture » pour Patrick Leclerc. Mais le nombre de places par commission est limité, et certaines sont plus réclamées que d’autres, souvent au détriment des novices. Un nouvel élu se prépare déjà à encaisser une première déception : « J’aimerais bien avoir la commission des lois, mais on m’a déjà averti : ça n’est pas pour les petits jeunes ! »