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Credit : Arnaud Cesar VILETTE

Masculinisme : au Sénat, un rapport inédit alerte sur « la nouvelle offensive contre les femmes »

Après sept mois de travaux, la délégation aux droits des femmes du Sénat publie, mercredi 24 juin, un rapport sur les réseaux et mouvements masculinistes. Les sénatrices y décrivent un « mouvement social et politique » qui menace l’égalité entre les femmes et les hommes et formulent vingt-quatre recommandations pour en faire un enjeu majeur de politique publique.
Emma Bador-Fritche

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Longtemps cantonné aux marges d’Internet, le masculinisme fait son entrée dans le débat parlementaire. Ce mercredi 24 juin, la délégation aux droits des femmes du Sénat dévoile un rapport d’information intitulé « Mascus : nouvelle offensive contre les femmes », fruit de sept mois de travaux, d’une centaine d’auditions, de déplacements en France et à l’étranger et d’une analyse approfondie des contenus diffusés sur les réseaux sociaux.

Pour la première fois, une institution parlementaire française dresse un état des lieux complet de ce phénomène encore peu documenté. Et le constat est sans ambiguïté. Selon les rapporteures, les masculinismes contemporains ne constituent pas une simple sous-culture numérique, ni une tendance passagère alimentée par quelques influenceurs controversés. Ils forment désormais « un mouvement social et politique » qui « vise à anéantir les droits des femmes et, in fine, à démanteler notre socle démocratique ». « En s’attaquant au principe d’égalité entre les femmes et les hommes, en cherchant à disqualifier sans cesse la parole des femmes, en remettant en cause des droits acquis au prix de décennies de luttes, en affichant une misogynie violente et décomplexée, les mouvements masculinistes représentent un risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale », écrivent les sénatrices dans leur rapport.

Face à ce qu’elles qualifient de « phénomène grandissant », les sénatrices formulent vingt-quatre recommandations pour « combattre le poison du masculinisme et protéger les enfants », articulées autour de quatre grands axes : faire de la lutte contre le masculinisme un enjeu majeur de politique publique, réguler et assainir l’espace numérique, repérer et prévenir les trajectoires de radicalisation, et enfin réveiller les consciences en mobilisant l’ensemble de la société.

Une idéologie sortie des marges

L’initiative s’inscrit dans le prolongement des travaux menés par la délégation sur l’industrie pornographique, qui avaient donné lieu au rapport « Porno : l’enfer du décor » en 2022. Dès novembre 2025, les sénatrices décident de se saisir de la question du masculinisme sous tous ses aspects : « numérique, sociétal, économique, sécuritaire mais aussi et surtout politique ».

Le rapport retrace la généalogie de ces mouvements, depuis leurs racines anciennes jusqu’à leurs déclinaisons contemporaines sur les plateformes numériques. Il s’intéresse notamment aux communautés dites « incels » (contraction de « involuntary celibates », ou « célibataires involontaires »), aux groupes masculinistes organisés en ligne ainsi qu’aux influenceurs qui popularisent leurs codes auprès d’un public jeune.

Les rapporteures soulignent que ces discours prospèrent dans un contexte marqué par une progression des manifestations sexistes. Le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publié en janvier dernier estime que 17 % des Français âgés de 15 ans et plus, soit près de 10 millions de personnes, adhèrent aujourd’hui à des formes de sexisme hostile. Les réseaux sociaux apparaissent comme un puissant accélérateur de ces phénomènes, le cybersexisme constituant désormais la première forme de haine en ligne, avec 84 % de victimes féminines.

Du risque de radicalisation à la menace sécuritaire

L’une des principales conclusions du rapport réside dans le rapprochement établi entre certains discours masculinistes et les mécanismes observés dans d’autres formes de radicalisation. Les sénatrices décrivent un continuum allant de la banalisation de contenus misogynes à des trajectoires pouvant conduire à la violence. Elles soulignent que l’exposition répétée à ces discours, favorisée par les algorithmes des plateformes, peut nourrir un sentiment de victimisation masculine, de haine des femmes et de rejet des principes démocratiques.

Les auteures s’appuient notamment sur l’affaire de Timoty G., ce jeune homme de 18 ans mis en examen en 2025 par le Parquet national antiterroriste pour un projet d’attaque visant des femmes et revendiquant une inspiration issue de l’idéologie « incel ». Pour les sénatrices, ce dossier marque un tournant et illustre l’émergence en France d’une violence se réclamant explicitement d’un corpus idéologique masculiniste.

À cet égard, plusieurs recommandations empruntent directement aux outils développés après les attentats djihadistes des années 2010. Le rapport préconise ainsi d’intégrer le masculinisme aux politiques de prévention de la radicalisation, de sensibiliser les professionnels chargés du repérage des publics vulnérables, d’étendre le numéro vert national de prévention de la radicalisation aux situations d’adhésion à ces idéologies et de désigner des référents spécialisés au sein des administrations concernées. Les rapporteures plaident également pour une meilleure prise en compte de ce qu’elles qualifient de « risque terroriste masculiniste » dans les doctrines de sécurité françaises et européennes, estimant que les services chargés de la lutte antiterroriste doivent désormais intégrer cette menace émergente à leurs analyses.

Réguler les plateformes et protéger les mineurs

L’espace numérique occupe une place centrale dans les conclusions de la mission sénatoriale. Les rapporteures considèrent les réseaux sociaux comme l’un des principaux vecteurs de diffusion des discours masculinistes, dont la visibilité est amplifiée par les mécanismes de recommandation algorithmique. Elles s’appuient notamment sur une étude menée par l’université de Dublin en 2024, selon laquelle il suffisait de vingt-six minutes à un nouvel utilisateur pour se voir recommander des contenus masculinistes sur TikTok. Un constat qui, selon les sénatrices, illustre la rapidité avec laquelle ces discours peuvent être exposés à des publics jeunes et parfois vulnérables.

Les sénatrices demandent que ces contenus soient intégrés aux analyses de risques systémiques prévues par le règlement européen sur les services numériques (DSA). Elles souhaitent également que les plateformes définissent plus précisément les contenus sexistes, misogynes ou masculinistes dans leurs conditions générales d’utilisation. Parmi les mesures les plus marquantes figures la proposition d’interdire par la loi l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Le rapport recommande aussi de mener des campagnes de sensibilisation sur le fonctionnement des algorithmes et de développer des contre-discours reprenant les codes numériques des jeunes générations. Les rapporteures plaident en outre pour une stratégie européenne de démonétisation des contenus masculinistes afin de priver leurs auteurs de revenus publicitaires, ainsi que pour un renforcement des moyens de l’Arcom, des enquêteurs spécialisés et des magistrats chargés de la lutte contre la haine en ligne.

Enfin, la délégation propose la création d’une amende forfaitaire délictuelle pour les outrages sexistes commis sur Internet. Une mesure qui vise à apporter une réponse pénale plus rapide à certaines formes de cybersexisme, même s’il reste à savoir comment ce dispositif pourrait être mis en œuvre.

Faire du masculinisme une priorité de l’action publique

Au-delà du seul cadre numérique, la délégation entend inscrire durablement la question dans les politiques publiques. La première recommandation du rapport est symbolique : « nommer le masculinisme » et porter le sujet « au cœur du débat public ». Les sénatrices réclament également le lancement de programmes de recherche pluridisciplinaires, encore rares en France, ainsi que la création d’une stratégie interministérielle dédiée, pilotée par une structure unique chargée de coordonner l’action de l’État.

L’éducation constitue l’autre pilier des propositions formulées. Le rapport demande la mise en œuvre effective des séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) tout au long de la scolarité, une meilleure compréhension critique des algorithmes dans l’éducation aux médias et un renforcement des dispositifs de santé scolaire afin d’identifier les situations de vulnérabilité pouvant favoriser l’adhésion aux discours masculinistes. Enfin, la délégation souhaite mobiliser l’ensemble de la société autour de cette problématique. Elle propose de sécuriser financièrement les associations féministes engagées sur ces questions, de faire du 25 janvier une « Journée nationale de lutte contre le sexisme et le masculinisme » et de rebaptiser la Semaine de l’égalité entre les filles et les garçons à l’école en « Semaine contre le sexisme et le masculinisme ».

« Un enjeu majeur de politique publique »

La publication du rapport intervient dans un contexte de visibilité croissante des discours masculinistes sur les réseaux sociaux. Le week-end dernier encore, l’influenceur américain Braden Eric Peters, connu sous le pseudonyme « Clavicular », a suscité de nombreuses réactions lors de son passage à Paris. Habitué à diffuser en direct ses interactions avec des femmes dans l’espace public, le créateur de contenus, suivi par plusieurs centaines de milliers d’abonnés, a multiplié les commentaires sur les Françaises après plusieurs tentatives de séduction restées sans succès.

Pour les sénatrices, ces séquences médiatiques ne relèvent plus de simples provocations destinées à générer de l’audience. Elles s’inscrivent dans un écosystème numérique plus large où se diffusent progressivement des représentations antiféministes et des discours contestant l’égalité entre les femmes et les hommes.

Les auditions conduites durant sept mois ont ainsi mis en évidence ce que les rapporteures qualifient de « socialisation idéologique à bas bruit ». Selon elles, l’adhésion aux thèses masculinistes ne procède généralement pas d’une radicalisation soudaine, mais d’une exposition répétée à des contenus qui banalisent progressivement certains stéréotypes sexistes, nourrissent un sentiment de ressentiment ou de déclassement et contribuent à normaliser des discours hostiles aux droits des femmes.

Au terme de sept mois de travaux, les sénatrices lancent un avertissement : le masculinisme ne peut plus être appréhendé comme une simple question de haine en ligne ou de contenus viraux. Il constitue désormais, écrivent-elles, « un enjeu majeur de politique publique » qui touche à l’égalité entre les femmes et les hommes, à l’éducation, à la santé mentale, à la prévention des violences, mais aussi aux enjeux de cohésion sociale et de sécurité.

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