La ligne internationale du Rassemblement national (RN) pour l’élection présidentielle de 2027 dépendra-t-elle, comme sur d’autres sujets, de la sensibilité de celui ou de celle qui sera finalement le candidat de la formation d’extrême droite ? Ce sont en tout cas les chefs du parti qui fixent les orientations du RN sur les sujets internationaux, puisque seuls Marine Le Pen et Jordan Bardella sont habilités à s’exprimer lorsqu’il faut prendre une position géopolitique.
Le président du RN qui se tient prêt à prendre la suite de Marine Le Pen comme candidat à la présidentielle selon l’issue du procès en appel de la cheffe des députés RN le 7 juillet, joue la carte européenne. Lui qui est député européen depuis 2019 et président du groupe Les Patriotes pour l’Europe au Parlement européen depuis 2024 poursuit une tournée sur le continent pour rendre visite à ses alliés. Après des déplacements à Milan en Italie, à Porto au Portugal et à Bruxelles en Belgique, il est en Pologne pour deux jours de visite.
Stature internationale
Hier, la première étape de ce déplacement à Varsovie lui a permis de s’entretenir d’abord avec Krzysztof Bosak, le leader de son allié du Mouvement National membre de Konfederacja (Confédération), une coalition hétéroclite de mouvements nationalistes, anti-européens, anti-ukrainiens, libertariens et radicaux anti-système. Les trois députés européens de ce parti polonais siègent justement avec Jordan Bardella dans le groupe Les Patriotes pour l’Europe à Bruxelles et à Strasbourg.
A l’aube de nouvelles élections législatives en Pologne, cette rencontre n’a rien du hasard ou de la courtoisie. « Ça permet de se faire connaître et de prendre contact avec des gens qui seront peut-être nos interlocuteurs si on gagne demain », se réjouit un cadre du RN. C’est aussi une manière de soigner sa stature internationale. Konfederacja pourrait en effet l’emporter lors du scrutin organisé à l’automne 2027 et former un gouvernement en s’alliant avec le PiS, le parti Droit et Justice qui était au pouvoir de 2015 à 2023.
C’est dans cette optique que Jordan Bardella s’est également entretenu à huis clos avec le président nationaliste polonais Karol Nawrocki allié au PiS. Le parti ne siège pas avec le RN au Parlement européen notamment en raison de désaccord sur la Russie, mais « si Jordan Bardella est reçu, ce n’est pas dans le vent. Aujourd’hui ils n’ont plus cette inquiétude si nous arrivons au pouvoir », veut croire Pierre-Romain Thionnet, député européen et conseiller du président du RN. « Notre ambition, c’est de voir les choses en grand pour construire demain cette nouvelle architecture européenne […] pour bâtir cette Europe des nations, des coopérations entre Etats, nous aurons besoin du plus grand groupe possible », expliquait justement Jordan Bardella à Politico le 15 juin.
En effet, aujourd’hui le PiS siège avec le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR) dans lequel figure aussi Fratelli d’Italia, le parti de la présidente du conseil des ministres italien Giorgia Meloni. « En ce moment, il y a une concurrence dans la recomposition politique du paysage en Europe. Le parti populaire européen (PPE, la droite européenne) ne se cache pas de vouloir accueillir Giorgia Meloni dans son groupe. Jordan Bardella anticipe un éclatement du groupe ECR et veut en récupérer les éléments les plus extrêmes », pointe Christophe Clergeau, député européen socialiste.
« Le choix de leurs partenaires révèle le vrai visage du RN »
Que disent ces alliances de la politique européenne et internationale que mènerait le RN ? Pour un député du parti, ce déplacement permet « d’envoyer un message rassurant et de dire que si on gagne on n’abandonnera pas pays de l’Est. » Mais dans les faits, Jordan Bardella propose notamment de réduire de moitié la contribution nette de la France au budget de l’Union européenne en expliquant qu’il souhaite « tout changer sans rien détruire ». Une ligne adoptée après l’abandon du Frexit il y a sept ans. « Sa position, c’est on saigne budgétairement l’Europe et il n’en restera plus qu’un corps mort. Ils ne veulent pas d’une Europe puissance », tacle Christophe Clergeau. Pierre-Romain Thionnet s’en offusque : « Quand on épluche le budget, nous voyons bien qu’il y a beaucoup de domaines où vous avez un éparpillement des fonds pas forcément utiles ». Un proche de Jordan Bardella ajoute : « On ne nie pas l’intérêt de l’échelon européen sur certains sujets » comme la défense, l’agriculture ou l’immigration, en témoigne le vote des élus du RN sur le règlement européen qui autorise des centres de retour.
Les votes des élus RN sont également scrutés lorsqu’il s’agit d’aides à l’Ukraine. Au Parlement européen, Jordan Bardella et son groupe se sont opposés en février au prêt européen de 90 milliards d’euros accordé à l’Ukraine. Accusé de faire le jeu de la Russie, le président du RN avait répondu qu’il critiquait le « montage » de ce prêt. Ces accusations reviennent souvent à la faveur de la guerre en Ukraine, tant les positions du RN sur ce sujet ont pu être favorables à Moscou. Marine Le Pen n’a, par exemple, jamais condamné l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Au déclenchement de la guerre en 2022, le parti avait dû aussi jeter toute une série de tracts où on voyait apparaître la triple candidate à la présidentielle avec Vladimir Poutine.
Des positions que traduisent encore les alliances européennes du RN, selon Ronan Le Gleut, sénateur LR et vice-président de la commission des Affaires européennes. « Jordan Bardella est président d’un groupe au Parlement européen où vous avez Konfederajca, un parti encore plus radicalement nationaliste que le PiS. Ces gens ont des positions ambiguës dans leurs relations à la Russie. Le choix de leurs partenaires révèle le vrai visage du RN. »
La tournée européenne du RN n’ira pas en Ukraine
Le déplacement en Pologne de Jordan Bardella est aussi consacré à l’immigration. Le président du RN est allé hier, en compagnie de l’eurodéputé Fabrice Leggeri, ancien patron de Frontex, visiter un centre d’opérations de cette agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Aujourd’hui, il se rend à la frontière avec la Biélorussie où le gouvernement polonais a construit une barrière pour empêcher l’entrée de migrants sur son sol. Des migrants envoyés depuis 2021 par la Biélorussie pour déstabiliser la Pologne et l’Union européenne d’après Varsovie. « S’il voulait vraiment montrer sa solidarité avec la Pologne au sujet des agressions du Bélarus, Jordan Bardella n’avait qu’à aller voir Svetlana Tikhanovskaïa (l’opposante biélorusse en exil, ndlr) à Varsovie, mais je n’ai pas vu ça dans son programme », tacle Frédéric Petit, député Modem de la 7e circonscription des Français de l’étranger qui couvre la Pologne.
La Pologne ne sera sûrement pas la dernière étape de Jordan Bardella en Europe. Certains au RN aimeraient que pendant la campagne présidentielle, un déplacement soit organisé avec lui ou Marine Le Pen dans les pays Baltes. En revanche, peu de chance que l’Ukraine figure sur la liste des Etats à visiter. « Je ne vois pas l’intérêt d’y aller. Nous sommes contre l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne », balaie un proche de Marine Le Pen. Pourtant, ces dernières semaines, Edouard Philippe, Gabriel Attal ou encore Bruno Retailleau se sont rendus à Kiev. « Il faut être accueilli quand même », note un député RN. « Si on va sur place, quel sera le degré de rencontre avec les officiels ukrainiens ? Pas sûr que ça ait d’intérêt, ni pour nous, ni pour l’Ukraine », tranche un autre élu du parti. Bien que Jordan Bardella ait estimé en mars que la Russie constitue « une menace multidimensionnelle pour la France », le patron du RN ne se voit pas non plus aller en Ukraine. Interrogé sur le sujet par nos confrères de Politico, il a préféré trouver une parade en pointant du doigt les déplacements des autres candidats déclarés à la présidentielle : « Pour eux, c’est un peu le théâtre ». De quoi vraiment tourner la page de l’ambiguïté ?