La France est-elle devenue un terrain de conquête pour les mouvements anti-genre ? Au lendemain de la publication du rapport de la délégation aux droits des femmes du Sénat sur les réseaux masculinistes, Amnesty International tire à son tour la sonnette d’alarme.
Dans un rapport publié ce jeudi 25 juin, Amnesty International élargit le constat à l’échelle internationale. Des attaques contre le droit à l’avortement aux campagnes de harcèlement visant les associations féministes et LGBTI+, en passant par le financement d’organisations conservatrices et les offensives législatives menées dans plusieurs pays, l’ONG estime que les mouvements anti-genre ont changé d’ampleur. Longtemps perçus comme des mobilisations dispersées, ils constitueraient désormais un réseau transnational structuré, doté de moyens financiers importants et d’une stratégie politique assumée.
Une internationale conservatrice contre les droits des femmes et des personnes LGBTI+
Dans une étude publiée jeudi 25 juin, Amnesty International met en lumière ce qu’elle décrit comme une « offensive coordonnée » contre les droits des femmes et des minorités sexuelles dans de nombreux pays. États, fondations privées, organisations religieuses, groupes militants et influenceurs participeraient à un même mouvement visant à remettre en cause les avancées obtenues ces dernières décennies en matière d’égalité de genre, de droits reproductifs et de reconnaissance des personnes LGBTI+. « Le mouvement anti-genre est une menace bien réelle, qui prend une ampleur inédite et inquiétante en France », affirme Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France dans un communiqué de presse. « Le gouvernement doit prendre des mesures efficaces pour lutter contre les discours et acteurs hostiles aux droits des femmes et des personnes LGBTI+. »
Selon l’organisation, les mêmes mécanismes se retrouvent d’un pays à l’autre : remise en cause du droit à l’avortement, restriction des droits des personnes transgenres, attaques contre les programmes d’éducation à la sexualité ou encore tentatives de redéfinition des normes internationales relatives aux droits humains. Les États-Unis de Donald Trump, la Hongrie de Viktor Orbán, la Russie, la Slovaquie, la Turquie ou encore le Ghana sont cités parmi les exemples les plus emblématiques de ces offensives.
La France, deuxième financeur européen des réseaux anti-genre
L’un des principaux enseignements du rapport concerne la place occupée par la France dans cette dynamique internationale. « On a souvent tendance à considérer que ces mouvements sont extérieurs à la France, mais le pays est loin d’être hermétique », souligne Lola Schulmann, chargée de plaidoyer Justice de genre chez Amnesty International France. « La France est aujourd’hui le deuxième pays européen en termes de fonds consacrés à l’activisme anti-genre. »
L’étude décrit un écosystème composé d’associations, de fondations, de groupes politiques et de collectifs militants qui partagent des objectifs communs, malgré des modes d’action parfois différents. Parmi les principaux acteurs identifiés figure le milliardaire ultraconservateur, Pierre-Édouard Stérin. L’entrepreneur, qui a fait fortune avec Smartbox, est également à l’origine du projet Périclès (pour « Patriotes, enracinés, résistants, identitaires, chrétiens, libéraux, européens, souverainistes ») destiné à soutenir une nébuleuse d’initiatives politiques, médiatiques et associatives visant une « victoire idéologique, électorale et politique » de l’extrême droite.
Amnesty International souligne également le rôle de la Fondation Jérôme-Lejeune, active dans la lutte contre l’avortement, ou encore celui d’organisations comme Parents Vigilants ou Némésis, régulièrement présentes dans le débat public et proches de certaines formations de droite radicale. « On voit une augmentation rapide des financements privés qui permettent d’outiller, de financer et de renforcer de nombreuses structures engagées dans cet agenda politique », observe Lola Schulmann.
« Le mouvement anti-genre instrumentalise la morale et la religion dans l’objectif de refondre la société selon un idéal conservateur et patriarcal »
Au-delà des financements, le rapport détaille les modes opératoires employés par ces mouvements. La diffusion de récits anxiogènes constitue l’un des principaux leviers identifiés. Les droits des personnes LGBTI+, les politiques d’égalité ou encore l’éducation à la sexualité sont régulièrement présentés comme des menaces pour l’enfance, la famille ou les valeurs traditionnelles. « Le mouvement anti-genre instrumentalise la morale et la religion dans l’objectif de refondre la société selon un idéal conservateur et patriarcal, et de revenir sur des droits humains acquis de longue lutte », explique Lola Schulmann.
Ces discours prospèrent notamment sur les réseaux sociaux, où les campagnes de harcèlement ciblant militantes féministes, associations ou personnes LGBTI+ se multiplient. Amnesty évoque également le développement des sphères masculinistes et « incel », accusées de normaliser les violences contre les femmes et, dans certains cas, d’encourager le passage à l’acte. Sur le terrain, plusieurs centres LGBTI+ ont été victimes ces dernières années de dégradations ou d’actes d’intimidation à Lille, Lyon, Rennes, Le Mans ou Maubeuge.
Pour Amnesty, ces actions participent d’une stratégie plus large visant à affaiblir les structures de défense des droits. « Les associations féministes et les centres LGBTI+ subissent une double peine », estime Lola Schulmann. « Face à des offensives ciblées et largement financées, elles voient simultanément leurs subventions diminuer, voire disparaître. Cela entrave dangereusement leur capacité d’intervention, ce qui est précisément l’effet recherché. »
L’appel à un sursaut des pouvoirs publics
Face à ce constat, Amnesty International formule plusieurs recommandations destinées aux autorités françaises. L’organisation appelle notamment à renforcer les financements publics des associations de défense des droits des femmes et des personnes LGBTI+, à mieux protéger les défenseurs des droits humains contre les menaces et campagnes de harcèlement, et à condamner systématiquement les attaques visant ces publics. « Il faut rendre visibles ces mouvements, dénoncer leurs méthodes et comprendre les liens qui les unissent », insiste Lola Schulmann. « Tant qu’ils resteront sous-estimés, leur influence continuera de progresser. »
L’ONG plaide également pour une diplomatie féministe plus ambitieuse dans les instances internationales afin de contrer les tentatives de remise en cause des normes de protection des droits humains. Malgré la progression de ces mouvements, Amnesty souligne néanmoins l’existence de résistances. L’initiative européenne « Ma Voix, Mon Choix », la mobilisation de centaines de milliers de personnes lors de la Marche des fiertés de Budapest en juin 2025 malgré son interdiction, ou encore la constitutionnalisation de l’IVG en France figurent parmi les exemples mis en avant. « La justice de genre n’est pas un idéal abstrait, ni un enjeu secondaire », conclut Anne Savinel-Barras. « Il s’agit d’une condition essentielle au respect des droits et à la sécurité de toutes les personnes. »