Anthropic – Claude AI – Artificial Intelligence
Credit : Yassine Mahjoub

Anthropic : la « guerre de l’IA » est-elle déclarée ?

La décision de l’administration Trump de suspendre l’accès des étrangers aux modèles d’intelligence artificielle les plus avancés d’Anthropic a provoqué une onde de choc en Europe. Pour de nombreux responsables politiques et experts, elle constitue surtout une démonstration de force révélant la dépendance du Vieux continent aux technologies américaines.
Emma Bador-Fritche

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L’IA est-elle devenue une arme géopolitique ? Le 12 juin, l’administration américaine a exigé d’Anthropic, l’un des leaders mondiaux de l’intelligence artificielle, qu’il coupe l’accès à ses nouveaux modèles Fable 5 et Mythos 5 à l’ensemble des ressortissants étrangers. Une décision sans précédent, prise au nom de « la sécurité nationale ». Trois jours plus tôt pourtant, la start-up américaine célébrait le lancement de Fable 5, présenté comme son modèle le plus performant accessible au grand public. Déclinaison de Mythos 5, réservé aux entreprises et aux infrastructures critiques, l’outil avait rapidement suscité l’enthousiasme des utilisateurs, qui multipliaient les démonstrations de ses capacités en ligne. Mais l’euphorie n’aura duré que quelques jours. Selon Washington, une entreprise serait parvenue à contourner certains garde-fous de sécurité intégrés au système. Une découverte qui aurait convaincu le secrétaire au commerce américain, Howard Lutnick, d’intervenir. Contestant l’analyse du gouvernement, Anthropic a néanmoins expliqué qu’il lui était techniquement impossible de réserver l’accès aux seuls citoyens américains. L’entreprise a donc choisi de désactiver temporairement ses deux modèles.

La fin du mythe d’une technologie sans frontières

Pour Bernard Benhamou, secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique, l’affaire marque une rupture : « Nous sommes les victimes collatérales d’un conflit dont nous ne sommes pas à l’origine », résume-t-il. Officiellement, Washington invoque les capacités exceptionnelles de Mythos 5 dans la détection de vulnérabilités informatiques et la crainte que de tels outils puissent tomber entre de mauvaises mains. Mais pour l’expert, l’événement dépasse largement le cadre de la cybersécurité. « On découvre brutalement qu’un gouvernement peut décider seul de couper l’accès à une technologie stratégique devenue essentielle », souligne-t-il.

Comme hier les semi-conducteurs avancés ou les supercalculateurs, l’intelligence artificielle entre désormais dans le champ des technologies considérées comme stratégiques par les grandes puissances. « Nous sommes entrés dans une logique d’affrontement », poursuit Bernard Benhamou. Cette démonstration de force est d’autant plus frappante qu’elle révèle la capacité des États-Unis à interrompre l’accès à des outils devenus indispensables dans la recherche, l’industrie ou les services. Dans le jargon du numérique, certains parlent désormais d’un « kill switch », la capacité de désactiver instantanément l’accès à une technologie. « Beaucoup disaient qu’ils n’oseraient jamais. Aujourd’hui, nous savons qu’ils peuvent le faire », observe l’expert.

Un révélateur des dépendances européennes

Pour Catherine Morin-Desailly, sénatrice union centrsite et spécialiste des questions numériques, l’affaire Anthropic agit comme un révélateur. « Cela rend visible brutalement des choses que certains savaient déjà », explique-t-elle. Depuis plusieurs années, l’élue alerte sur ce qu’elle qualifie de « dépendances dangereuses » de l’Europe. Selon elle, la décision américaine expose au grand jour une réalité souvent ignorée du grand public. « Les Européens découvrent que nous ne décidons de rien et que nous dépendons de systèmes américains pour des technologies devenues essentielles », affirme-t-elle.

Cette dépendance est d’abord industrielle. « Une intelligence artificielle n’est pas quelque chose de virtuel », rappelle la sénatrice. « Ce sont des centres de données, des capacités de calcul, des logiciels, des infrastructures physiques, toute une chaîne industrielle. » Or, sur la plupart de ces maillons stratégiques, l’Europe accuse un retard important face aux États-Unis et à la Chine. Un constat déjà dressé par l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité européenne publié en 2025.

L’Europe, puissance réglementaire, mais puissance dépendante

Le paradoxe européen apparaît aujourd’hui avec une acuité particulière. L’Union européenne s’est imposée comme une puissance réglementaire, multipliant les textes sur le numérique, du RGPD à l’AI Act. Mais elle reste dépendante des technologies développées ailleurs. « Plus de 80 % des technologies utilisées en Europe sont extra-européennes », rappelle Bernard Benhamou. Pour lui, l’Europe a privilégié la régulation sans mener la politique industrielle nécessaire pour assurer son autonomie. « D’un côté, nous avons un appareil réglementaire massif. De l’autre, sur les développements technologiques les plus récents, nous n’agissons pas suffisamment et nous laissons la main à des entreprises ou à des gouvernements qui peuvent devenir hostiles », juge-t-il.

L’expert compare cette prise de conscience à celles provoquées par la pandémie de Covid-19 sur les chaînes d’approvisionnement ou par la guerre en Ukraine sur l’énergie. « Aujourd’hui, c’est notre dépendance numérique qui apparaît au grand jour. » Son diagnostic est sévère : « Est-ce que nous avons une guerre du retard dans ce domaine ? Évidemment. Nous avons manqué en permanence les grands virages stratégiques et nous n’avons pas voulu nous assumer comme une puissance. »

« Pour la première fois, tous les candidats semblent comprendre l’ampleur du problème. »

L’épisode a provoqué un phénomène rare à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, une convergence de réactions de la quasi-totalité des responsables politiques français. « La guerre de l’IA a déjà commencé », a martelé Gabriel Attal sur X. Jordan Bardella a appelé à renforcer le soutien à Mistral AI. Jean-Luc Mélenchon a vu dans cette décision la preuve de « l’urgence d’être indépendants et souverains ». Édouard Philippe, Bruno Retailleau et Olivier Faure ont eux aussi plaidé pour une accélération de la stratégie européenne dans l’intelligence artificielle.

Pour Catherine Morin-Desailly, cette prise de conscience est tardive mais bienvenue. « Cela fait deux présidentielles que j’alerte sur ces sujets. Pour la première fois, tous les candidats semblent comprendre l’ampleur du problème. »

Une prise de conscience européenne

Cette affaire relance également le débat sur la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle. Pour Audrey Linkenheld, sénatrice socialiste, l’unilatéralisme américain démontre la nécessité d’établir des règles communes à l’échelle internationale. « Ce qui interroge, c’est l’impression que les décisions se prennent à la tête du client. Réguler, c’est fixer des règles qui s’appliquent à tous », estime-t-elle. Selon l’élue, souveraineté technologique et régulation ne sont pas incompatibles. L’Europe doit à la fois développer ses propres capacités industrielles et promouvoir un cadre international capable d’encadrer l’usage de technologies devenues stratégiques. « L’IA avance plus vite que les parlements. Il est temps de dépasser les postures politiques », prévient-elle. « Nous sommes peut-être dans un moment de prise de conscience. Reste à savoir si cela nous permettra d’agir. »

Pour Bernard Benhamou, l’enjeu dépasse largement le seul secteur technologique. Parce qu’elle transforme déjà la santé, l’éducation, l’industrie, les transports ou encore la défense, l’intelligence artificielle est devenue un facteur de puissance majeur. « Celui qui maîtrise ces technologies dispose d’un levier considérable », souligne-t-il. L’expert cite volontiers cette formule prononcée par Vladimir Poutine en 2017 : « Celui qui deviendra leader dans l’intelligence artificielle deviendra le maître du monde. » Sans partager la vision du président russe, Bernard Benhamou reconnaît néanmoins que « l’IA est devenue un outil stratégique » au cœur des rapports de force contemporains. La suspension de Fable 5 et de Mythos 5 n’aura peut-être été qu’un épisode temporaire dans le bras de fer entre Washington et Anthropic. Mais elle a rappelé avec une rare brutalité le niveau de dépendance technologique de l’Europe. Une réalité que résume Bernard Benhamou par : « Quand on n’est pas à table, on est au menu. »

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