×En naviguant sur notre site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer une navigation optimale et nous permettre de réaliser des statistiques de visites.En savoir plus

Talent des cités : «En France, il faut déjà avoir réussi pour qu’on vous fasse confiance»

+A -A
Zied Ounissi
Le 19.10.2012 à 17:13
Talent des cités : «En France, il faut déjà avoir réussi pour qu’on vous fasse confiance»
Laurence Lascary (2e à gauche), 32 ans, Grand Prix Espoir Banlieues du concours « Talents des cités » en 2008
© AFP
La dixième édition du prix Talents des cités qui, valorise, chaque année, les initiatives des jeunes des quartiers, se tiendra demain au Sénat. Entretien avec Laurence Lasary, Grand prix 2008 de l’édition, directrice de « De l’autre côté du périph », société de production audiovisuelle, installée dans la Cité du cinéma de Luc Besson à la Pleine-saint-denis.

Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?
Je garde beaucoup de souvenirs de la cérémonie. Passer devant une trentaine de personnes, les entreprises partenaires, le Président du sénat, des sénateurs, des pontes en fait ! C’est très impressionnant, très stressant !

Qu’est-ce que vous a apporté la distinction ?
Je pensais que ça allait juste m’apporter des financements mais finalement ce qui a été le plus enrichissant c’est les rencontres que j’ai faites. Je me souviens notamment de l’aide du club XXIe siècle qui est partenaire du projet. Ils nous ont aidés à préparer l’audition sur toute une journée.

Comment avez-vous vécu la remise du prix Talents des cités ?
Au départ lorsque tu as un Grand prix, il y a une médiatisation assez forte, je n’étais pas préparée. On a l’impression d’être un peu déconnectée. Ce qui m’a manqué, c’est quelqu’un qui me conseille parce qu’on est sollicité en permanence, par des gens, des institutions, qui cherchent, plus ou moins, à exploiter notre image ou à faire leur BA. Au départ, je répondais à toutes les sollicitations mais pendant ce temps mon entreprise elle ne tournait pas !

« Entreprendre est un combat »

Et après, lorsque la pression s’est un peu calmée ?
Au-delà de l’aspect financier qui m’a tout simplement permis de consolider mes fonds propres, le principal apport que la distinction m’a apporté, c’est celui d’être crédible : à partir du moment où on passe à la télé c’est en quelque sorte un gage de compétence ! Mais la distinction ne m’a pas ouvert toutes les portes, surtout dans la période actuelle. C’est dur d’entreprendre. On le voit actuellement avec le mouvement des pigeons. Alors quand on part de zéro et qu’on est pas issu des grandes écoles, c’est encore plus difficile. Lorsque je vois le succès d’entreprises comme Google qui ce sont lancées dans un garage et qui aujourd’hui arrivent à lever des millions, alors qu’en France, il faut déjà avoir réussi pour qu’on vous fasse confiance, je me dis qu’effectivement c’est vraiment dur d’entreprendre.

A ce point ?
Ce qui conditionne la réussite, c’est de pouvoir tenir avec peu le plus longtemps possible. Pour qu’on vous prête de l’argent, il vous faut un capital social, des clients. Quand on démarre, c’est très difficile. Entreprendre est un combat. C’est un sacerdoce qui demande énormément de sacrifices. Mais moi, je vis pour ça.

 « La discrimination positive ça n’existe pas »

Le fait que le Sénat organise un prix « talent des cités », ça représente quoi pour vous ? Une sorte de discrimination positive sur le terrain des banlieues ?
La discrimination positive ça n’existe pas. Il n’y a aucune discrimination dont on peut dire qu’elle est positive. Je préfère qu’on parle d’affirmative action. Quand tu ne fais pas partie de l’élite, tu as besoin d’une passerelle pour y arriver. En plus, là d’où je viens on nous apprend pas à avoir confiance en nous, on a des parents qui nous aiment et qui nous encouragent, mais à l’extérieur la société nous renvoie une image de nous-mêmes qui n’est pas extrêmement positive, c’est pour ça que je travaille sur l’image.

« Je préférerai qu’on nous ignore plutôt qu’on nous stigmatise »

On fête cette année le dixième anniversaire du prix, pensez-vous qu’en 10 ans les choses ont un peu évolué ?
Je suis retourné dans mon lycée récemment, j’ai vu des jeunes qui étaient très motivés, qui savaient ce qu’ils voulaient faire, ça m’a fait extrêmement plaisir. Ça veut dire que les choses changent ou sont en train de changer. Les dispositifs comme Passeport télécom, les conventions entre Science po et des lycées de banlieue parisienne, ou encore l’école de la deuxième chance sont des initiatives qui aident à changer les choses. Il y a des acteurs associatifs et des bénévoles qui font un travail formidable et qui participent à ce changement. Il y a même des entreprises qui s’emparent du sujet, ça aide. D’un autre côté, il y a toujours autant de stigmatisations de la part des politiques et des médias. Ce sont des choses qui cassent le moral. Du coup certains n’y croient plus, parce qu’ils se sentent mis à l’écart. Or, ça crée un risque de révolte, de chaos. Et c’est absolument pas ce dont les banlieues ont besoin. Je préférerai qu’on nous ignore plutôt qu’on nous stigmatise.

Que pensez-vous des qataris qui souhaitent déverser des millions sur les banlieues ?
Je trouve ça très bien. Un des problèmes qu’on a en France avec les banlieues, c’est qu’on les aborde toujours par le prisme de la charité et du misérabilisme. On a l’impression que quand les gens investissent c’est toujours pour faire leur communication ou leurs bonnes œuvres dessus. Tandis que quand les qataris ou les suédois investissent, non seulement ils misent plus, mais surtout ils nous prennent plus les entrepreneurs au sérieux.