Rencontre Sarkozy-Poutine : le retour de la realpolitik
Deuxième jour de la visite de Vladimir Poutine à Paris. Au menu des discussions les négociations autour de l’acquisition par la Russie du Mistral, puissant navire militaire. Et puis aussi l’inauguration de l’exposition nationale russe au Grand palais. Et pour ne pas entacher les négociations, les questions qui fâchent ne seront pas évoquées. Exit donc les droits de l’Homme en Russie. Nicolas Sarkozy aurait-il opté pour la realpolitik ?
C’est en tout cas l’analyse de Danielle Artur, coordinatrice pour la Russie au sein d’Amnesty international.
Entretien.
La question des droits de l’homme n’était pas au programme de la rencontre entre Vladimir Poutine et Nicolas Sarkozy. Qu’en pensez-vous ?
C’est très décevant pour nous aujourd’hui. Il y a souvent des rencontres entre les autorités française et russes et aussi au niveau européen comme c’était le cas le 31 mai lors du sommet Union européenne-Russie. Mais les droits de l’homme ne sont pas au cœur de ces rencontres. En réalité il existe des réunions menées par l’Union européenne ayant pour thème les droits de l’homme mais elles ont lieu en parallèle des grandes réunions et dans un cadre non-officiel.
Pouvez-vous nous en dire plus ?
Ces réunions feutrées ont lieu depuis la chute de l’URSS. Elles produisent des résultats très mitigés. En ce moment un certain nombre de réunions ont lieu au Conseil de l’Europe avec Dick Marty, le rapporteur à la Commission des questions juridiques et des droits de l'homme au sein du Conseil. On voudrait que les demandes d’enquêtes puissent aboutir dans le Caucase du nord. Une résolution doit être discutée à l'Assemblée parlementaire du Conseil le 22 juin. C’est important car il y a des députés russes au Conseil. C’est donc un lieu de discussion.
Vladimir Poutine et Nicolas Sarkozy se rencontrent dans le cadre de l’année France-Russie…
Effectivement mais les droits de l’homme ne seront pas évoqués. Dans le cadre de cette année culturelle, l’art traditionnel russe est mis à l’honneur. Il s’agit de mettre en valeur les grands palais classiques comme on a l’habitude d’imaginer en Russie. Mais l’art qui dérange va être évacué. Deux artistes russes (Youri Samodourov, directeur du Centre Sakharov et Andreï Erofeev, responsable du département d’art contemporain de la galerie d’État Tretiakov à Moscou) ont organisé récemment une exposition d’art contemporain en Russie. Ils ont été arrêtés en Russie pour incitation à la haine et dénigrement à la dignité humaine car leur œuvre ont été jugées choquantes vis-à-vis de l’église orthodoxe. Une solidarité s’est créée autour d’eux et ils sont aujourd’hui soutenu par l’association « Louvre pour tous ». En Russie même l’art qui ne plait pas au régime est en procès.
Quelle est la situation des droits de l’homme en Russie ?
La situation est alarmante notamment dans le Caucase. Récemment le président russe a quand même reconnu que le Caucase était devenu le problème numéro un de la Russie. Son discours a changé depuis les attentats de mars qui ont frappé la Russie. Mais en Tchétchénie et dans la région (Ingouchie, Daguestan…) la situation est préoccupante. Il y a de nombreux attentats et disparitions forcées dont, pour certain, on a pu démontrer qu’ils étaient perpétrés par les autorités locales. Dans ces régions les ONG ont du mal à recueillir les témoignages des populations car les gens parlent peu de peur d’être arrêtés. En Europe des commandos russes vont jusqu’à exécuter des dissidents réfugiés. La situation ne va pas s’améliorer car les JO de 2014 approchent et seront organisés à Sochi qui est à deux pas de la Géorgie, théâtre d’une récente guerre.
En 2007 dans un discours Nicolas Sarkozy assurait vouloir la transparence sur les droits de droits de l’homme en Russie et la fin de la « realpolitik ». Est-ce un échec de sa politique ?
Il y a eu un grand changement depuis les promesses de campagne de Nicolas Sarkozy. Il avait donné un discours ferme et il est revenu à la realpolitik. Même si il y a eu un geste de la part du gouvernement lors du procès de Khodorkovsky, un oligarque russe inculpé de détournements d’argent, nous restons méfiants (un membre du ministère des affaires étrangères français avait assisté au procès). C’est bien de venir au procès mais pas si on ne fait rien après. Nous voulons de l’action. Il faut que des pressions s’exercent afin que les enquêtes soient menées à terme et qu’il y ait des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme.
Quelles actions mènent votre association pour la défense des droits de l’homme lors de cette rencontre franco-russe? Est-ce efficace ?
Pour la visite de Vladimir Poutine en France nous avons diffusé un spot présentant des poupées russes ensanglantées, sur différentes façades à Paris et même à l’ambassade de Russie. On voulait prendre le contre-pied de ces réceptions où les droits de l’homme sont hors-programme. Nos campagnes ont lieu sur plusieurs années. Nous envoyons en masse des lettres, signées par le plus grand nombre, au pouvoir en place dans un pays du globe. Amnesty a notamment reçu des réponses de la part des autorités russes. Ils ont besoin de justifier leurs actions. Notre activité les gêne. Ils savent qu’on connait leurs affaires et on peut espérer qu’en soutenant un prisonnier cela puisse lui éviter la torture. Aussi, nous soutenons par exemple des associations russes qui mènent des actions de défense des droits de l’homme sur le terrain. Ces gens payent leur travail de leur vie et nous devons les soutenir.




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